Études littéraires - Victor Hugo, ou le peuple rit

Le rire n'intéresse pas seulement les comédiens et les humoristes. Des gens sérieux, Bergson en philosophie, Bakhtine en littérature, s'y sont aussi intéressés. Mais qui oserait ramener la vie ou la littérature au rire? Maxime Prévost, chercheur postdoctoral à l'Université de Montréal, fait donc preuve d'audace en consacrant son premier ouvrage aux politiques du rire chez Victor Hugo.

De Victor Hugo, ce «fou qui se prenait pour Victor Hugo», pour reprendre l'expression de Jean Cocteau, on connaît Les Misérables et Notre-Dame de Paris. Mais paradoxalement, l'ensemble de l'oeuvre de ce monstre sacré de la littérature française est méconnu. Qui lit aujourd'hui Hans d'Islande ou L'homme qui rit? Par sa démarche qui consiste, en partant des détails, à relever des points de rencontre — des topoi — et à dégager une thématique générale (autour du rire), Prévost vise à ouvrir un «dialogue» entre les différentes oeuvres de Victor Hugo; il établit aussi des «rapprochements» entre Hugo et d'autres auteurs, par exemple Dickens, et il fait se recouper l'histoire, la critique littéraire et la politique, permettant de cerner l'horizon sociolittéraire, voire l'imaginaire de l'époque. «Faire parler l'époque», tel est l'objectif de Prévost. Son étude se divise en trois parties: la première période (1823-1932) est celle du jeune homme qui perce brillamment dans l'univers des belles-lettres (Hans d'Islande, Notre-Dame de Paris et Le roi s'amuse); ensuite la période intermédiaire, pendant laquelle Hugo, devenu académicien et pair de France, publie Les Misérables; enfin la période de l'exil (La Fin de Satan, William Shakespeare, L'homme rit). Ce voyage dans l'oeuvre d'Hugo nous mène de la «gaieté perverse» au «rire de force» en passant par la «tristesse des justes» et nous fait rencontrer tout un ensemble de personnages: le monstre, le bourreau, le prêtre, le brigand, le bouffon de cour, le tyran, le soldat, le forçat, la fille de joie, le gamin, le policier, le saltimbanque, etc. Sans oublier deux personnages collectifs centraux: la foule et le peuple.

Faut-il en rire ou en pleurer? Le rire est, selon Prévost, au centre de l'oeuvre de Victor Hugo: d'abord le rire des méchants, des monstres et des rois, ensuite et surtout le rire de la victime, le rire forcé des misérables, bref le rire du peuple. L'un est le complément de l'autre. D'un côté, les dominants; de l'autre, les dominés. Hugo ne fait que parler de politique dans ses livres. Chez lui, littérature et politique sont étroitement mêlées, et loin de faire de l'art pour l'art, il se veut un témoin du siècle, et son analyse politique se résume en quelques mots: les dominants ne font pas que régner, ils exigent l'assentiment des dominés. «Le rire de force risque en effet, comme l'écrit Prévost, de déboucher sur le consentement de la victime.» Le héros hugolien ne rit pas, sauf si on l'y oblige. Et le moins drôle dans tout cela, le tragique, c'est que dominants et dominés finissent par s'entendre sur les modalités de la domination.

Que peut la littérature? Le grand poète a écrit d'abord à propos du peuple, puis pour le peuple. Il y a chez lui une volonté de démocratisation de la lecture; il souhaite d'ailleurs une édition bon marché de ses Misérables car il veut faire pénétrer son livre dans «les couches profondes et inépuisables du peuple». Il s'agit non pas de constituer le peuple mais de le réveiller. Une utopie? Hugo est lui-même, comme le montre Prévost, à la fois pessimiste et optimiste: «Comprenons ce qui est, de manière à (peut-être) améliorer l'avenir», tel est son message. Et il ne faut pas à tout prix chercher à «être heureux». Défenseur de la dignité du malheur, Victor Hugo, loin d'imposer le «devoir de bonheur», fait plutôt l'éloge de la mauvaise humeur. Il n'y a donc pas d'obligation, le matin, de se lever de bonne humeur...

S'il y a un hiver de force, il y a bien un rire de force.

RICTUS ROMANTIQUES - POLITIQUES DU RIRE CHEZ VICTOR HUGO
Maxime Prévost
Les Presses de l'Université de Montréal
Montréal, 2002, 373 pages

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