José Saramago, un homme indigné

Source: Osama Silwadi Reuters
Photo: Source: Osama Silwadi Reuters

De passage à Ottawa après avoir reçu un doctorat honorifique à l'Université de l'Alberta, l'auteur portugais et Prix Nobel de littérature (1998) José Saramago a accordé une entrevue à notre collaboratrice Anne Michaud.

José Saramago, vous êtes né en 1922 dans une famille très pauvre où il n'y avait aucun livre. Comment avez-vous découvert la littérature dans un tel environnement?

Il est vrai que je suis né dans une famille non seulement pauvre, mais extrêmement pauvre... Tous les membres de ma famille étaient analphabètes et moi, j'ai fait l'école primaire puis un an de lycée mais, après cette première année, mes parents se sont rendu compte qu'ils n'avaient pas les moyens pour que je continue, donc je suis allé dans une école professionnelle pour devenir serrurier. Il y avait dans cette école deux choses surprenantes, des cours de français et de littérature. Ce fut mon premier véritable contact avec les livres. Ensuite, j'ai commencé à fréquenter une bibliothèque publique de Lisbonne et là, sans personne pour me guider ou me conseiller, j'ai cherché mon chemin à travers les livres comme si j'étais tombé sur une île inconnue. Puis, vers l'âge de 23 ans, j'ai écrit un premier mauvais roman, enfin, pas si mauvais mais pas très bon. Ensuite, j'ai écrit autre chose vers l'âge de 44 ans. Mais mon véritable travail littéraire n'a commencé qu'en 1979.

Durant toutes ces années où vous avez exercé une dizaine de métiers, serrurier, traducteur, etc., aviez-vous toujours en tête de devenir écrivain?

Vers l'âge de 18-19 ans, avec un petit groupe d'amis, nous nous demandions entre nous ce que nous voudrions faire, ce que serait notre avenir, et déjà j'avais répondu que je voulais devenir écrivain. À ce moment, je ne croyais pas avoir l'éducation, la culture pour être écrivain, mais tout de même, environ cinq ans plus tard, j'écrivais un roman! Au fond, j'ai toujours adoré la lecture et, sans vouloir dire que tous ceux qui aiment la lecture deviendront écrivains, le goût de la lecture est tout de même essentiel.

J'ai lu que vous aviez déjà déclaré n'avoir rien publié plus tôt parce que vous n'aviez rien à dire...

Non, je ne crois pas en la nécessité de l'expérience, que pour écrire on doit avoir vécu ce que l'on va écrire. Bien sûr, des écrivains comme Jack London, par exemple, n'auraient pas pu écrire ce qu'ils ont écrit sans l'avoir vécu, mais tous les écrivains ne doivent pas avoir eu une vie remplie de choses extraordinaires et exceptionnelles, risquées, merveilleuses ou dramatiques. Chacun de nous, c'est une banalité de le dire mais c'est vrai, est un véritable petit univers: il suffit de trouver sa voix pour que cet univers s'exprime.

Votre univers à vous et votre manière de l'exprimer sont très particuliers: ces longues phrases entrecoupées de virgules et de digressions où vous vous adressez directement au lecteur, ces dialogues intégrés au texte, tout cela vous est-il venu naturellement ou à force de travail?

Je ne dirais pas que c'est venu comme une révélation, mais pas non plus à force de travail. En 1979, j'écrivais un roman, qui n'est pas traduit en français mais qui s'intitulerait Soulevé du sol, et qui est né du fait que, quelques années plus tôt, alors que j'étais au chômage, j'avais pensé qu'il était temps de voir si j'étais vraiment un écrivain. J'ai donc passé du temps à la campagne, parmi les paysans, prenant en note leurs histoires, puis, pendant un an ou deux, j'ai cherché une façon de raconter tout cela; finalement, j'ai commencé à écrire et tout à coup, à la page 23 ou 24, sans réflexion préalable, sans m'arrêter pour me demander si c'était bon ou mauvais, j'ai commencé à écrire comme aujourd'hui. Cette fusion entre le récit, le dialogue et les observations représentait pour moi l'idée que l'on puisse exprimer dans une page la simultanéité: j'essayais de dire en même temps tous les éléments de l'histoire, les plus importants comme les détails. Évidemment, c'est impossible, mais je vois mes récits, c'est une métaphore bien entendu, comme des fleuves où tout se mélange mais où tout a sa place. Donc c'est quelque chose qui s'est présenté tout à coup, comme en disant: «Voilà, ce que tu cherchais sans le savoir, c'est ça.»

Certains critiques parlent de vos livres comme étant des contes philosophiques ou des fables, d'autres disent que vous actualisez les grands mythes. Comment voyez-vous vos romans?

Ce que je raconte dans mes livres est tout à fait courant: s'il y a une chose dont je peux dire qu'elle est à moi, c'est cette manie que j'ai de regarder de l'autre côté, ce qu'il y a derrière les façades. Car ce que nous voyons, des objets comme des gens, ce ne sont que les façades. Ce n'est pas facile de faire le tour d'une personne... Les mythes, les traditions, les coutumes, tout est là! Nous vivons plongés dans le passé; le présent n'est qu'un moment qui passe instantanément. Le fait d'écrire pour moi, c'est une façon de réfléchir et d'être toujours présent dans ce que j'écris. Depuis Lacan, on pourrait faire référence au narrateur omniscient mais, au fond, qui est-ce qui parle quand on écrit, quand on raconte une histoire? Écrire, c'est avoir une voix et cette voix, autant elle nous appartient, autant elle est multiple et exprime tout ce qui nous entoure. C'est pourquoi je suis présent d'une façon presque scandaleuse dans tout ce que j'écris.

La société que vous décrivez dans vos livres, et particulièrement dans la trilogie composée de L'Aveuglement, de Tous les noms et de La Caverne, est plutôt inquiétante. Est-ce que cela reflète votre vision du monde moderne?

Oui, je crois que nous vivons dans un monde qui est facile pour beaucoup de gens, mais, même dans ce monde facile, il y a des choses qui risquent de nous dévorer. La Caverne m'a été inspiré, au deuxième ou troisième degré, par une visite au West Edmonton Mall, où l'on trouve même une plage tropicale: l'artifice prend la place de la réalité. De plus en plus dans le monde, le seul endroit propre, illuminé, pacifique et tranquille, c'est le centre commercial... Tout ce qui est agressif est au dehors, alors qu'à l'intérieur c'est le paradis. J'arrive même à imaginer un monde avec des centres commerciaux éparpillés dans un désert d'immondices, de saletés, d'eau corrompue... c'est la menace. Moi, je suis comme le médecin qui fait un diagnostic exact et c'est à vous de trouver le remède, à vous tous, à nous tous.

Vous êtes certainement ce qu'il est convenu d'appeler un écrivain engagé. Pour vous, le regard de l'écrivain nécessite-t-il l'engagement?

Être un écrivain engagé, c'est une idée qui vient des mouvements réalistes et néoréalistes. Dans mon cas, ce n'est pas l'écrivain qui est engagé, c'est le citoyen. L'écrivain que je suis n'est donc autre que le citoyen, il ne s'agit pas de deux personnes parallèles, les deux cohabitent dans mes romans. Pourtant, je n'écris pas de pamphlets ou de manifestes; je ne fais pas non plus de prosélytisme politique ou idéologique, je ne dis jamais au lecteur dans quelle voie aller, quoi penser: tout est ouvert, et le lecteur intelligent voit le côté critique de mon propos.

Au fil des ans, vos prises de position vous ont causé de nombreux problèmes, particulièrement avec les autorités religieuses à la suite de la parution de L'Évangile selon Jésus-Christ. Avez-vous des regrets?

Je ne regrette rien de ce que j'ai dit ou écrit publiquement. Dans ma vie personnelle, c'est autre chose, mais en tant qu'écrivain, j'écrirais de nouveau tout ce que j'ai écrit avant aujourd'hui. Mais comme ce serait une perte de temps, je continue à écrire!

Croyez-vous que le fait d'avoir obtenu le prix Nobel donne à vos paroles une plus grande portée qu'avant?

Évidemment, oui. Tout ce que je dis aujourd'hui, je le disais avant d'avoir le prix, et certaines personnes m'écoutaient, plusieurs même. Mais depuis que j'ai ce prix, même si moi je n'ai pas changé, tout le reste a changé. Recevoir ce prix a fait de moi quelqu'un de reconnu, au point où plusieurs pourraient croire que je devrais être prudent dans ce que je dis. Je ne crois pas que le fait d'être écouté doive nous rendre plus prudents. Il y a trop de prudence, de patience dans le monde. Il est temps d'être impatient, que le citoyens qui le désirent deviennent impatients. On ne peut pas continuer à croire ou à faire semblant que l'on vit en plein paradis. Nous sommes responsables: nous devons nous ouvrir à la réalité du monde.

Et avec l'âge, devient-on de plus en plus responsable?

Oui, car à 82 ans, la mort est déjà là. Toute notre vie, la mort s'en vient; cependant, à 82 ans, elle est déjà là. On doit donc profiter le plus possible du temps qu'il nous reste et faire quelque chose.

Si Dieu existe et que vous arrivez au ciel, qu'est-ce que vous Lui dites?

Tout d'abord, Dieu n'existe pas... Mais je Lui dirais: Vous êtes un imbécile! En supposant que Vous avez créé l'univers et que Vous avez créé l'espèce humaine à Votre image, pourquoi? Cela n'a aucune importance! Dans un univers dont les limites sont maintenant si éloignées, à des milliards d'années-lumière, que signifie donc la Terre? Lorsque le Soleil cessera de brûler, la vie cessera et nous disparaîtrons... Don Quichotte, La Divine Comédie, Shakespeare, Léonard de Vinci... Tous les chefs-d'oeuvre disparaîtront, mais il n'y aura personne pour s'en rendre compte. Et quand le dernier homme mourra, Dieu mourra aussi, parce qu'il n'y aura plus personne pour dire: Dieu. Et Dieu est tout simplement ce nom qu'on Lui donne, rien d'autre. Cela peut sembler terrible, blasphématoire, et pourtant je crois franchement que je suis une bonne personne; simplement, je j'ai plus aucune illusion, sur moi-même ou sur l'espèce humaine. Les religions, qui sont présentes dans beaucoup de mes livres, n'ont jamais servi à rapprocher les hommes les uns des autres. Tuer au nom de Dieu, c'est faire de Dieu un assassin! Et Dieu ne peut pas être un assassin; s'Il a créé la vie, Il ne peut la détruire ainsi, être un agent de la mort. C'est cela que je dirais à Dieu... Après L'avoir traité d'imbécile, je Lui ferais un discours.

Vous acceptez la mort; vous en parlez régulièrement dans vos livres, dont celui qui paraîtra dans quelques mois et qui s'intitule Les Intermittences de la mort. Que voudriez-vous qu'on retienne de vous après votre mort?

On peut croire, lorsqu'on écrit des livres, qu'ils vont rester et avoir des lecteurs dans l'avenir. Cependant, tout tombe dans l'oubli, à un moment ou à un autre. Il y a même une forme d'oubli qui n'est pas un oubli véritable mais qui est une réduction à un nom, un concept. Prenons par exemple Homère. Très peu de gens ont véritablement lu l'Iliade ou l'Odyssée: cependant, partout, on voit des références à Homère et la plupart des gens connaissent son nom. On ne retient que le nom, l'oeuvre disparaît. Et arrive un moment où le nom disparaît aussi... J'aimerais simplement qu'on se dise dans le futur que José Saramago, celui qui a écrit tel ou tel livre, a écrit quelque chose de bien, que j'étais un homme bien.

«José Saramago, un homme bien», cela vous conviendrait comme épitaphe?

S'il y a une épitaphe qui me conviendrait, ce serait: «Ci-gît M. Untel, un homme indigné». Indigné non seulement par la mort, mais aussi par le fait que, depuis que je suis venu au monde en 1922, rien n'a changé. Toutes les conséquences des développements scientifiques, technologiques, sont formidables, mais l'homme, l'être humain, n'a pas changé. La Terre n'est toujours pas un lieu où l'on peut se dire: c'est bien d'être vivant. Quelquefois, oui, dans notre vie personnelle, on peut être heureux, comme moi je suis heureux avec ma femme, par exemple. Mais dans le monde, il y a des millions de personnes qui ne connaîtront jamais un simple petit morceau de bonheur. Elles ne naissent que pour entrer dans la mort... Et la corruption, tout cela... À quoi sert le pouvoir? Qui est-ce qui détient le pouvoir? Et nous, qu'est-ce que nous faisons là-dedans?

José Saramago, vous demeurerez un homme indigné jusqu'à la toute fin?

Oui, je serai un homme indigné jusqu'au dernier instant.