Hommage - Le riche héritage d'Anne-Marie Alonzo (1951-2005)

Source: Archives Le Devoir. En août 1993, Anne-Marie Alonzo entourée de Denise Desautels (à gauche) et de Louise Dupré (à droite).
Photo: Source: Archives Le Devoir. En août 1993, Anne-Marie Alonzo entourée de Denise Desautels (à gauche) et de Louise Dupré (à droite).

Clouée sur un fauteuil roulant depuis l'âge de 14 ans à la suite d'un accident de voiture, Anne-Marie Alonzo avait réussi à surmonter les nombreux obstacles que l'on peut imaginer pour compléter un doctorat en littérature, mener une carrière littéraire diversifiée, cofonder une maison d'édition et la prestigieuse revue Trois, et créer une manifestation littéraire estivale de plus en plus courue, le Festival de Trois.

Née à Alexandrie, en Égypte, en 1951, elle vivait au Québec depuis 1963. Dynamique et passionnée, Anne-Marie Alonzo avait fait le pari d'intéresser un nouveau public à des spectacles littéraires et de rendre ce public fidèle. La popularité croissante du Festival de Trois, qui accueille maintenant des spectateurs venant non seulement de Laval et de Montréal mais d'autres villes du Québec, atteste le succès de son entreprise.

Françoise Faucher connaît Anne-Marie Alonzo depuis une trentaine d'années. Elles ont très souvent travaillé en collaboration dans le cadre du Festival de Trois. La comédienne qui y a conçu et mis en scène plusieurs spectacles avait d'ailleurs présidé une soirée consacrée à Anne-Marie Alonzo lorsque le festival se déroulait dans la cour intérieure de la Maison des arts de Laval. «J'aimais être en sa compagnie sous les étoiles; c'était troublant de parler de la poésie et de la vie avec elle, qui était prisonnière de son fauteuil alors qu'elle rêvait de danser.» Elle garde de la femme et de l'écrivaine un souvenir ému. «C'était une femme chaleureuse, exceptionnellement forte et courageuse, animée d'une grande intelligence et douée d'une rare sensibilité aux choses de l'art et de la vie. Elle aimait rire et son sens de l'humour était délicieux. Elle était à la fois timide et dotée d'une autorité naturelle, charmeuse et séductrice, avec un côté Shéhérazade qui lui conférait une grande capacité de convaincre les autres.»

Françoise Faucher est persuadée que c'est la force de l'amour et de l'amitié qui a maintenu Anne-Marie Alonzo en vie après le terrible accident qui l'a laissée tétraplégique. «L'amour que lui portait sa mère Héliane, d'abord; puis l'amour très grand, parfois même excessif, qu'elle éprouvait pour ses proches et qui l'a consumée toute sa vie, la précipitant parfois dans de profondes tristesses. Inutile de dire qu'elle était aussi follement amoureuse de la littérature.» Françoise Faucher trouve extrêmement cruel que la parole lui ait été arrachée par un accident vasculaire cérébral quelques semaines avant sa mort. «Son oeuvre unique lui survivra; son écriture, d'une rare puissance, dégage une sensualité, un érotisme peu communs dans le paysage littéraire québécois. Nous venons de perdre un très grand écrivain et je viens, moi, de perdre une très grande amie... », ajoute-t-elle.

Dans un recueil de lettres intitulé L'Immobile (1990), Anne-Marie Alonzo parle magnifiquement d'elle-même, de sa vie et de ses ami(e)s. Vivant chaque jour avec la douleur physique, elle a su évoquer celle-ci avec des accents poignants et justes, sans s'apitoyer sur elle-même. Le thème du corps blessé traverse son oeuvre, plus de vingt ouvrages (poésie, roman, oeuvres dramatiques) traduits en plusieurs langues.

Lauréate du prix Émile-Nelligan en 1985, elle a remporté le Grand Prix d'excellence artistique de Laval 1992, a été reçue membre de l'Ordre du Canada en 1996 et obtenait la médaille de bronze de la société Arts-Sciences-Lettres de Paris ainsi que la médaille civique de la Ville de Laval en 1997. La prestigieuse revue Voix et images lui a consacré un numéro à l'hiver 1994.

On ne la verra plus, élégante et fière, accueillir les spectateurs et causer avec eux dans le hall de la Maison des arts de Laval; mais le Festival de Trois, qui fête cette année son 15e anniversaire, se tiendra comme d'habitude chaque lundi soir du mois d'août.

Collaboratrice du Devoir