Le nouveau roman de Gaétan Soucy - «Un New York de fantaisie»

Music Hall! est, dit-il, le roman le plus important qu’il ait écrit. «C’est une synthèse de tout ce que j’ai fait jusqu’à aujourd’hui», dit-il. Un roman qu’il a traîné dans ses tiroirs durant des années.
Photo: Jacques Grenier Music Hall! est, dit-il, le roman le plus important qu’il ait écrit. «C’est une synthèse de tout ce que j’ai fait jusqu’à aujourd’hui», dit-il. Un roman qu’il a traîné dans ses tiroirs durant des années.

Il jette des regards timides au plancher. Et sous une tignasse désormais grise, on devine en Gaétan Soucy le petit garçon, l'enfant du quartier Hochelaga-Maisonneuve, celui-là même qui a inspiré Xavier, le personnage principal, candide et étonné dans les rues de New York, de Music-Hall!, son dernier roman, qui paraît cette semaine chez Boréal.

«Ma blonde m'a dit: "Xavier, c'est toi à quatre ans"», confesse l'auteur, attablé à un café de Longueuil, près du cégep où il enseigne la philosophie.

Petite homme, presque enfant, aux origines obscures, atterri à New York au milieu des années 20, au seuil de l'âge adulte, propriétaire d'une grenouille aux facultés fabuleuses, Xavier est la colonne vertébrale de ce roman qui mêle le picaresque et le tragique. Sous ses yeux ahuris se déroule un New York assiégé par les démolisseurs, où se déploiera bientôt le métro, un New York à la fois terrible et fantastique où les spectacles de variétés, de bon et de mauvais goût, se succèdent dans les programmes des music-hall, dans la fumée des cigarettes et les vapeurs d'alcool, jusqu'aux petites heures du matin. Avec Music-Hall!, on plonge dans le New York des années vingt, vu à travers les yeux d'un enfant-homme, comme Oliver Twist permettait de le faire dans le Londres du XIXe siècle de Dickens, éléments fantastiques en moins.

«C'est un New York de fantaisie, un New York tel que pouvait le connaître un enfant comme les enfants de ma génération, qui ont été élevés devant la télévision, donc devant les comédies musicales américaines des années 40, des choses comme cela. C'est un New York qui tient davantage du cinématographique que de la réalité», dit Soucy, qui, dans ce roman, a troqué le lyrisme qu'on lui connaissait jusqu'alors pour un style beaucoup plus descriptif.

Music Hall! est pourtant, selon lui, le roman le plus important qu'il ait écrit. «C'est une synthèse de tout ce que j'ai fait jusqu'à aujourd'hui», dit-il. Un roman qu'il a traîné dans ses tiroirs durant des années, son premier, puisque, entre les premières lignes qu'il en a tracées et sa publication aujourd'hui, Soucy a trouvé le temps de publier trois romans et une pièce de théâtre, d'être couvert d'honneurs au Québec et d'avoir été remarqué en France, plus particulièrement avec La petite fille qui aimait trop les allumettes. La petite fille... lui a valu notamment une chronique entière de Pierre Lepape, qui écrivait alors dans Le Monde que Soucy est «la plus incontestable révélation des dernières années». Ce succès, Soucy dit l'avoir l'apprivoisé lentement, et avoir dû réorganiser sa vie en conséquence, alors qu'il est d'un naturel discret, effacé. Après la Petite fille qui aimait trop les allumettes, il a aussi pris le temps d'écrire du théâtre, pour s'éloigner un peu du roman, avant d'y revenir avec un peu plus de recul.

Music-Hall!, donc, Gaétan Soucy l'a abandonné, puis y est retourné, à plusieurs reprises, entre chaque nouvelle oeuvre qu'il entamait. L'histoire lui posait des problèmes de forme, qui lui sont apparus par moments insolubles.

Puis, au terme de ce cycle réussi, Music-Hall! est finalement né. «C'est un livre que j'ai traîné durant quinze ans», dit-il. L'idée initiale, celle d'un garçon trouvant une grenouille miraculeuse sur un site de démolition, lui est venue d'une bande dessinée pour enfants de trois minutes, des Warner Brothers, datant du début des années 50.

Car Soucy, tout intellectuel qu'il soit (le Québec souffre d'anti-intellectualisme, relève-t-il), aimant citer Beckett, Montherlant, Descartes quand il parle, se dévêt de ses atours quand il écrit. Ses héros posent un regard entièrement neuf, voire innocent, sur le monde. Une naïveté que Soucy dit partager avec eux, un regard attentif et tragique sur un monde plein de souffrance. Selon lui, il ne faut «rien prendre au sérieux et tout prendre au tragique». Mais il ne faut pourtant pas chercher dans l'expérience vécue de Soucy la charge de souffrance que l'on rencontre dans ses livres.

Né dans une famille de sept enfants, il se souvient d'une enfance heureuse, sans ces drames excessifs, ces mortalités subites qui se trouvent partout dans son oeuvre. Enfant, il était pourtant déjà grand rêveur et grand lecteur, le futur écrivain d'aujourd'hui.

«J'ai la chance d'aimer profondément la vie, et c'est un amour qui n'est pas aussi partagé qu'on pourrait le penser», dit-il. Car aimer la vie, pour lui, c'est en assumer pleinement le caractère dramatique.

Music-Hall!

Gaétan Soucy

Le Boréal

Montréal, 2002, 400 pages