Voyage au coeur de l'autodérision

Le fiasco est évident. Mais il est aussi facilement encaissé. Avec sa dernière création littéraire, L'Égoïste romantique (Grasset), Frédéric Beigbeder rêvait secrètement, dit-il, de se débarrasser une fois pour toutes de l'image de snobinard arrogant, sexiste et blasé qui lui colle à la peau. Sa médecine (concentrer dans un antihéros tous les défauts que ses nombreux détracteurs lui prêtent avant de le malmener) n'aura finalement pas fait mieux qu'un placebo. «C'est un échec total, lance à l'autre bout du fil l'homme derrière ce roman bien de son temps. À en juger par les critiques, je viens d'en reprendre pour 20 ans de frivolité et de mondanité.»

Le contraire aurait certainement été décevant. Beigbeder, au grand bonheur de ses inconditionnels, reste finalement Beigbeder dans cette nouvelle «fiction-réalité», qui distille au jour le jour pendant deux ans les pérégrinations urbaines d'un «écrivain fictif» tenant son journal mondain «dans la presse pour que sa vie devienne passionnante», écrit-il. Une aventure en somme très contemporaine d'un trentenaire «égoïste, lâche, cynique et obsédé sexuel», promenant son goût des femmes, de la célébrité, des canapés au foie gras et de l'autodestruction aux quatre coins du monde pour mieux apprivoiser une époque que la dérision et l'abus de microcosmes l'empêchent très certainement de saisir pleinement.

Oscar Dufresne, c'est son nom, est un «homme comme les autres», résume dans son bouquin le drôle d'animal social. C'est aussi un «salaud, un riche célèbre, un enculé qui finalement est au bout du rouleau», ajoute-t-il lors d'une interception en règle sur son portable au milieu de sa frénésie parisienne plus tôt cette semaine. «Oscar est désespéré et il n'arrive pas à être heureux.»

La recette, conjuguée à d'autres temps dans Windows on the World, 99 francs (devenu 14,99 euros), Nouvelles sous ecstasy ou Vacances dans le Coma, est connue. Elle est aussi prévisible, avec cette ambiguïté cultivée par ce personnage, mi-Oscar, mi-Frédéric, — aussi détestable dans sa démesure et son manque d'humanité qu'attachant dans ses états d'âme de citadin surfant sur les tendances —, qui vit la vie de l'un, rencontre ses amis, savoure les mêmes RSNP (rapports sexuels non protégés), pour mieux critiquer l'existence de l'autre.

«Parfois, j'ai du mal à m'y retrouver, écrit-il en été (le premier chapitre). En fait, je crois que Frédéric Beigbeder aimerait bien être Oscar Dufresne mais n'en a pas le cran. Oscar Dufresne, c'est lui en pire; sinon, pourquoi l'aurait-il inventé?»

Au fil des pages, la question peut tarauder, en effet. Et au-delà de la volonté de se débarrasser d'une image qui sert pourtant très bien sa carrière depuis des lunes et entretient sa cote de popularité auprès d'une génération qui aime s'identifier à ce cynique dépressif carburant à la décadence — féministes et adeptes de l'hermétisme exclues —, l'ex-publicitaire reconverti dans l'édition et les apparitions dans les émissions télévisées et restaurants branchés évoque désormais, comme justificatif, la lourde «nécessité de combler le vide». Celui qui entretient sa superficialité, celle de ses contemporains, qui plus est dans un «pays [la France] recroquevillé sur son passé qui est en train de mourir», selon lui.

«La littérature, c'est un jeu de cubes pour remplir du vide», dit-il lorsqu'on le place devant la mécanique temporelle (des capsules quotidiennes parfois courtes, parfois longues, parfois percutantes, assemblées) qui participe à la construction de L'Égoïste romantique. «Ce vide a été laissé par l'absence de Dieu, par l'absence de signification. Il y a un mystère dans le temps présent qui avant était comblé par la foi. Je remplace cette foi par l'art et je fais de la littérature ma religion.»

Rien de mieux ne pouvait être espéré. La faconde est efficace. Le sens de la formule-choc, relent de son passé de vendeur de rêve dans une agence de publicité française, redoutable aussi pour vendre la philosophie Beigbeder. Une philosophie pour trentenaire baignant dans les paradoxes, les doutes, les peurs et les échecs qui viennent parfois avec, et entretenant cet intrigant culte du superficiel, du frivole et du futile qui sied si bien aux oiseaux de son espèce, que l'on aime taxer de légèreté pour mieux esquiver le caustique de leurs dérangeantes critiques. «C'est marrant, résume-t-il, ce livre a été accueilli comme étant justement très léger alors qu'en fait c'est le plus profond, le plus triste que j'ai écrit.»

Sur 398 pages, il est bien sûr question d'engagements — ceux qui effraient l'homme moderne —, de solitude dans des foules, de caviar, de tourisme de boîtes de nuit, de Montréal (normal!), d'amour douloureux, de sexe triste, de martinis, de la quête incessante de la reconnaissance sociale par le culte de l'image, de l'insipidité des événements mondains qui accompagne ladite quête, d'Isabelle Maréchal, de mondialisation ou de cette drôle de fascination pour Bali. Le tout sur fond de name-dropping, bien sûr, et de critiques acerbes et lucides des désastres contemporains que sont, entre autres, «l'amour, le désespoir, le luxe, la publicité», lance-t-il.

«À travers tout ça, j'exprime les contradictions de ma génération, poursuit le trentenaire en fin de parcours. Nous aspirons à plus d'idéal, plus d'absolu, à un retour au premier degré, à la sincérité, à l'amour romantique... et en même temps nous remettons continuellement en question tout ça avec une lucidité qui détruit tout et un pessimisme le plus sombre.»

Son calvaire touche toutefois à sa fin: en septembre prochain, son compteur va franchir la barre psychologique des 40 ans, avoue-t-il avec un semblant de mélancolie dans sa voie portée par un réseau cellulaire numérique. «C'est affreux! Quand on pense que le mot "quarantaine" désigne un enfermement d'animaux à la frontière, que l'on met dans une pièce froide pendant 40 jours pour éviter d'attraper des maladies, la perspective n'est pas réjouissante», résume-t-il tout en parlant, en guise de célébration, de 40 jours de festivités pour oublier sa triste condition ou de 40 jours d'isolement, dans un coin à moustiques du Québec, pour se gratter la fuite du temps. Et, qui sait, peut-être mettre à profit l'efficacité de son écriture et son acuité pour enfermer le tout dans une autre tentative littéraire de défaire une image qui lui va pourtant si bien.

Le Devoir