Milan Kundera - Le roman comme art

Il n'est aujourd'hui aucun autre romancier qui possède, autant que Milan Kundera, la conscience réfléchie de son art. Aucun qui ait, comme lui, conçu une idée aussi nette et aussi exigeante de ce qu'est le roman. En ce sens, Kundera est un peu au roman ce que Mallarmé ou Valéry ont été à la poésie moderne: le formulateur le plus rigoureux de ce qui fait à la fois sa spécificité, sa nécessité et son irremplaçable beauté.

Avec L'Art du roman (1986) et Les Testaments trahis (1993), Le Rideau forme une magnifique trilogie essayistique à l'intérieur de laquelle circulent, comme des thèmes sans cesse enrichis et approfondis par des variations nouvelles, les mêmes grandes préoccupations esthétiques et existentielles. Malgré la diversité des sujets qu'il aborde, ce livre constitue donc une autre étape de l'inépuisable méditation kundérienne sur l'art du roman. Au coeur de cette méditation se trouve la conviction que le roman n'est ni un simple «genre» littéraire ni l'une des provinces parmi d'autres de la Littérature, de l'Écriture, de l'Imagination ou de quelque autre empire général du même ordre. Le roman est un art à part entière, au sens le plus précis et le plus fort du terme, tout comme le sont, par exemple, la musique ou la peinture.

Un art, cela veut dire, d'abord, un langage et une forme spécifiques, caractérisés, d'un côté, par le recours à deux données essentielles: le personnage, la prose, et, d'un autre côté, par une liberté de composition et une ouverture qui offrent au romancier des possibilités pratiquement illimitées, quoique encore largement inexplorées. Un art, cela suppose, également, une matière particulière, qui n'est nulle autre pour le roman que l'existence (la «nature humaine», disait Fielding), dont il a pour fonction (pour devoir absolu) de dévoiler et de comprendre des aspects encore ignorés. C'est le sens de la métaphore du «rideau» qui traverse tout le livre: le roman, s'il est fidèle à sa raison d'être, ne peut naître et se développer que par le geste mental qui consiste à déchirer le rideau des préinterprétations (lyriques, idéologiques, philosophiques et autres) derrière lequel se cache la réalité du monde et de notre existence. Ainsi, seul le roman peut, comme le voulait Flaubert, «aller dans l'âme des choses» et y découvrir ce que tout, autour de nous, conspire à nous faire perdre de vue et qui forme pourtant l'essentiel de notre expérience commune: l'inéluctable «prose de la vie», «l'immense et mystérieux pouvoir» qu'exercent sur nous le «futile» ou la bêtise (cette «tendre fée»), et cette conscience, enfouie en nous, que quoi que nous fassions «la vie humaine en tant que telle est une défaite». Mais ce que découvre aussi le roman, c'est qu'en tout cela réside une forme — plus humble mais plus vraie peut-être que toute autre — de la beauté.

Art, le roman l'est encore parce qu'à l'instar de tous les autres arts, il possède — ou mieux: il est lui-même — une manière unique d'aborder le monde et d'entrer en relation avec lui. Certes, la pensée du roman est une pensée hypothétique et fragmentaire, sa métaphysique est essentiellement profane et ironique, sa morale ne peut être dissociée de l'humour et du jeu. Mais elles n'en constituent pas moins, en nos temps furieusement naïfs et désabusés, le dernier refuge, peut-être, de l'esprit critique et de la lucidité, c'est-à-dire de la liberté.

L'art du roman, enfin, tisse à travers le temps et les oeuvres sa propre histoire, liée, certes, mais irréductible à l'Histoire commune des sociétés et des nations. Comme celle de la peinture ou de la musique, l'histoire du roman est la suite des oeuvres de valeur qui, peu à peu, à tour de rôle, précisent sa nature, lui inventent de nouveaux moyens et en étendent le territoire. Cette histoire, précise l'auteur du Rideau, «n'a rien à voir avec le progrès; [...] elle ressemble à un voyage entrepris pour explorer des terres inconnues et les inscrire sur une carte», si bien que «l'ambition du romancier est non pas de faire mieux que ses prédécesseurs, mais de voir ce qu'ils n'ont pas vu, de dire ce qu'ils n'ont pas dit». L'histoire du roman, en d'autres mots, est l'héritage que recueille chaque romancier, le milieu dans lequel il situe sa propre aventure, et le «grand contexte» à l'aune duquel se mesurent la signification et la valeur de chaque oeuvre nouvelle. Pour Kundera, qui reprend l'idée goethéenne de «Weltliteratur», cette histoire est transnationale par définition. D'abord européenne, à travers le lignage qui va de Rabelais et Cervantès jusqu'à la «grande pléiade» des romanciers centre-européens (Broch, Musil, Kafka, Gombrowicz), en passant notamment par les Anglais Fielding et Sterne, les Français Balzac et Flaubert, le Russe Tolstoï, elle s'élargit bientôt à l'Occident entier, voire au monde, avec l'arrivée des grands romanciers américains du Nord et du Sud (entre autres Faulkner, Carpentier, Fuentes), auxquels Kundera consacre ici des pages superbes.

Essai au sens propre, ce livre sur le roman et à partir du roman est avant tout l'oeuvre d'un romancier, et non celle d'un professeur ou d'un théoricien. Si théorie il y a, c'est, comme celle qu'on trouve dans le Tom Jones de Fielding, une «théorie légère et plaisante; car c'est ainsi que théorise un romancier: en gardant jalousement son propre langage, en fuyant comme la peste le jargon des érudits». Et en fuyant aussi la rigidité des raisonnements et des démonstrations. Un romancier qui parle de l'art du roman, écrit Kundera à propos de Gombrowicz, est «comme un peintre qui vous accueille dans son atelier [...]. Il vous parlera de lui-même, mais encore plus des autres, de leurs romans qu'il aime et qui restent secrètement présents dans son oeuvre propre. Selon ses critères de valeur, il remodèlera devant vous tout le passé de l'histoire du roman et, par là, vous fera deviner sa propre poétique du roman».

Divisé en sept parties, elles-mêmes divisées en petits chapitres centrés chacun sur un motif particulier qui peut être tantôt une idée, tantôt une métaphore, tantôt une anecdote, tantôt encore l'analyse de tel ou tel roman (notamment L'Éducation sentimentale, Anna Karénine, Don Quichotte, L'Arrière-saison d'Adalbert Stifter), écrit dans un français d'une sobriété et d'une limpidité exemplaires, Le Rideau est construit comme le serait une longue conversation amicale, où se mêlent librement le grave et le léger, le passé et le présent, le sérieux et le comique, le rapide et le lent, mais où, pourtant, jamais on ne quitte l'essentiel. Comme si cette conversation ne faisait qu'accompagner une promenade, une autre promenade du romancier (et donc de son lecteur) dans le territoire qu'il connaît le mieux et qu'il ne se lasse jamais de parcourir, car c'est sa seule et unique patrie: l'art du roman.

Collaborateur du Devoir

Le Rideau

Milan Kundera

Gallimard

Paris, 2005, 197 pages