La poésie dans tous ses éclats

À l'heure où le livre s'ancre dans la ville dans le contexte de Montréal, capitale mondiale du livre, le 6e Marché francophone de la poésie en profite et multiplie les démarches afin de faire entendre les voix de la poésie d'ici. On peut même dire que la poésie cherche à se faire voir puisque le volet des spectacles et des tables rondes prend du galon.

«L'accent est plus marqué en matière de variété des activités», souligne au Devoir Isabelle Courteau, directrice générale de la maison de la poésie qui orchestre l'événement en cours. C'est là le but de cette manifestation, qui se veut un rendez-vous du milieu, mais aussi de tous les lecteurs. D'où le thème de cette édition: «Passeurs de vers».

L'événement a officiellement pris son envol jeudi place Gérald-Godin, avec le colloque annuel qui portait d'ailleurs sur un chaînon essentiel — mais souvent manquant — à la transmission de la poésie: la critique. Quelque 120 poètes, éditeurs et autres passeurs participent à la manifestation, tous volets confondus. Le traditionnel chapiteau de la place Gérald-Godin, au métro Mont-Royal, abrite une soixantaine d'éditeurs et de revuistes de la francophonie, qui proposent leurs plus récentes parutions tout au long de la journée. Des poètes offrent également des lectures de leur oeuvre fraîchement publiée.

Chaque jour, une table ronde aborde l'un des enjeux actuels de la poésie. Aujourd'hui, Bruno Roy lance le débat sur la mise en spectacle de la poésie, qui a connu un essor fulgurant depuis une dizaine d'années et ne fait pas l'unanimité dans le milieu. «C'est un mouvement qui correspond à ce qui se passe ailleurs, même s'il y a plusieurs courants, rapporte Mme Courteau. Gilles Marcotte s'est prononcé contre la lecture publique. Pour d'autres, cela dépend. On a une relation intime comme lecteur. Quelles sont les conditions favorables à la transposition sur scène? Qu'est-ce qu'on gagne? Qu'est-ce qu'on perd? Une chose est claire, c'est qu'il y a un besoin du public.»

Le lendemain, on s'entretient plutôt de la dimension sacrée de la parole poétique avec la poète innue Rita Mestokosho, le théologien, professeur et poète Jacques Gauthier et le Toulousain Serge Pey, poète chaman et performeur. C'est aussi le dernier jour de la manifestation qu'est révélé le lauréat du Prix des poètes, désigné par vote populaire. France Théorêt, Suzanne Jacob et Yves Préfontaine sont en lice pour la cuvée 2005.

La poésie à voir

Malgré le débat qui l'entoure, le spectacle de poésie n'est pas boudé pour autant. Au contraire, sa formule est enrichie cette année. Ce soir, on rend hommage à Fernand Ouellette, avec la participation des poètes Pierre Nepveu, Hélène Dorion, Jean-Marc Fréchette, Louise Dupré, Denise Brassard, Antoine Boisclair, Pierre Ouellet et des musiciens Pierre Côté (contrebasse) et Sylvain Daigneault (piano). Le principal intéressé sera bien sûr de la partie, ce qui ne manquera pas de créer une atmosphère chaleureuse et intime, assure Mme Courteau. «On n'a pas souvent l'occasion de rendre hommage à un poète qui cumule 50 ans de carrière.»

Le clou de cette édition demeure toutefois La Ville, corps et âme, soirée de clôture du Marché, qui présente la poésie montréalaise dans tous ces éclats, à l'heure où les générations se déclinent autant que les styles. Une trentaine de poètes, dont Antonio d'Alfonso, Yves Boisvert, Carole David, Denise Desautels, Hélène Dorion, David Wormäker et Jean-François Poupart, passeront leur vers sur la scène de l'Usine C en toute simplicité. « C'est la première fois que le milieu a des moyens aussi importants pour un spectacle centré sur la poésie, fait remarquer la directrice. Les mots sont au coeur de la soirée. Il n'y a pas d'accompagnement musical, alors c'est un pari radical. C'est le jeu de registres des voix poétiques qui prime. On sort de l'idée de simplement défiler sur scène pour lire son poème.»

Le comédien, auteur et metteur en scène Alexis Martin orchestre ces voix multiples et joue avec leur écho sans avoir peur du contraste des personnalités en présence. Pour une mosaïque poétique à l'image d'un milieu en pleine régénération.

Collaboratrice du Devoir