Dans l'oeil de Mordecai Richler

La récente réédition, en France, du Cavalier de Saint-Urbain, septième roman de Mordecai Richler, paru pour la première fois en 1966, nous donne l'occasion de nous pencher de nouveau sur le cas Richler, exercice toujours stimulant. Occasion aussi de lire ou de relire un gros roman qui, avec ses maladresses, son humour impayable, ses jugements politico-culturels à l'emporte-pièce et cette énergie créatrice débridée qui fait du romancier montréalais le petit cousin nordique de Philip Roth, constitue une sorte de laboratoire thématique des grandes oeuvres de la maturité: Gursky et Le Monde selon Barney, notamment.

L'histoire que raconte Le Cavalier... se déroule entre Londres (où Richler a vécu entre 1954 et 1972) et Montréal, et l'ambition, avec la mauvaise conscience, en constitue un des thèmes dominants. Pour Jacob Hersh (appelez-le Jake... ), metteur en scène qui aspire à passer du petit écran au grand, et ses amis, comme probablement chez le Richler de cette époque, le Canada au milieu du XXe siècle (son siècle, dixit Laurier!), c'est le zéro absolu de la culture. La seule qui vaille se trouve à Londres, patrie de Shakespeare et de Dickens. La rue Saint-Urbain est un ghetto, Montréal un trou, alors vivement Toronto! Mais Toronto, ce n'est rien non plus et, de toute manière, que peut bien valoir le jugement d'un pair canadien? Direction Londres. Et à Londres, devinez quoi? On se rendra vite compte que, décidément, c'est à New York que ça se passe...

La mécanique de l'ambition est ainsi impitoyablement démontée, fondée sur un mépris pour ainsi dire préalable à l'endroit de tout ce qui, n'étant pas situé un peu plus haut que soi, ne permet pas de grimper. Être là où ça bouge, rencontrer les bonnes personnes, être invité aux soirées dont tout le monde parle: lois fondamentales de la réussite artistique depuis toujours, le talent, lui, ne servant que d'accessoire.

Le star-système du Londres des années 50 paraît tout aussi excitant, vain et déprimant que le nôtre, machine à vendre du rêve et de la fesse opérée par une bande de parvenus. Un des aspects réjouissants du roman est cette radiographie du Gotha londonien qui révèle à cru les petits bobos de ces hommes d'âge certain qui tiennent les cordons de la bourse et exercent plus qu'un droit de regard sur le troupeau des starlettes. C'était avant le Viagra...

Le mépris semble une donnée naturelle de l'univers richtérien. Pour mépriser, il faut se croire (ou se savoir) supérieur. Les personnages des livres de Richler évoluent rarement dans la grosse misère. Ils lisent le Financial Times, gardent un oeil sur les cotes de la Bourse et tiennent leur comptable occupé. Ils ne craignent aucune révolution, ont la conscience marquée par l'Holocauste, soit, mais Israël veille désormais au grain. Une seule chose peut ébranler leur univers: la conscience coupable. Chez Jake, elle va s'incarner dans deux personnages qui deviendront les pôles d'une vie oscillant entre l'insatisfaction et l'autosatisfaction. D'abord Harry, comptable que sa profession condamne à favoriser les entourloupettes fiscales des gens comme Jake pour un salaire de misère. Et pourtant membre du club Mensa, où se retrouve l'élite des cerveaux. Harry, preuve vivante et dérangeante que le système n'est pas toujours juste.

Et puis, il y a Joe, le Cavalier en personne. Il contient déjà en germe le Solomon Gursky qui éclora plus tard pour donner cet improbable chef-d'oeuvre: un roman juif du (Grand) Nord.

Fantasque et insaisissable, de taille à se colleter à l'histoire de son siècle tout en changeant de personnalité comme de chemise, Joe, c'est le Golem de Richler, un vengeur juif extravagant qui parcourt la planète pour défendre son peuple. Se raccrochant à cette figure idéale tandis que sa propre vie de réalisateur et de faiseur, privé de gloire véritable et pourtant grassement payé, s'étiole cahin-caha, Jacob investit ce mythique personnage de sa jeunesse de la mission de réchapper non plus seulement ses coreligionnaires, mais aussi sa carrière sans grandeur de profiteur du système. Il croit savoir que le Cavalier se trouve en Argentine, l'imagine en chasseur de nazis lancé sur les traces du sinistre docteur Mengele. Mais si Joey n'était qu'un fripon et un détrousseur d'honnêtes femmes? Rarement aura-t-on vu héros plus ambigu que cet ancien acteur et joueur de baseball dont Jake, mû par un tardif sursaut d'idéalisme, cherchera la trace en Israël et en Allemagne.

La trame, parfois mal ficelée, aux morceaux de bravoure longs à décoller, permet d'entrevoir les grands morceaux narratifs de la période plus tardive. Mais le livre se laisse dévorer, entre autres pour les fascinants aperçus qu'il nous donne d'une pensée politique encore en gestation, mais dont les postulats paraissent déjà éminemment contestables. Le devoir de mémoire chez Richler donne un peu froid dans le dos, lorsque, par exemple, par la voix de son narrateur et alter ego, il se vante de détester tous les Allemands sans distinction. «La haine était une question de discipline. Il faudrait qu'il s'entraîne, c'est tout.» Bien sûr, la Shoah. Mais la haine comme discipline, Himmler ne dirait pas mieux. Dans l'oeil de l'oeil de Richler, entre paille et poutre, on retrouve le miroir piégé du racisme.

Collaborateur du Devoir

Le cavalier de Saint-Urbain

Mordecai Richler

Traduit de l'anglais (Canada) par Martine Wiznitzer

Éditions Buchet-Chastel

Paris, 2005, 556 pages