Les rêves ciselés de Jane Urquhart

L'oeuvre de Jane Urquhart s'attache à des personnages passionnés et rêveurs, hantés par une vive imagination. Sur leur visage, on distingue les reflets d'une géographie ouverte, changeante comme la lumière du ciel. Ils sont typés, ces habitants de l'Ontario. Leur mémoire visuelle les pousse au souci du petit détail, que la présence des lieux, soudain tangible grâce à ces touches précises, ravive dans leur corps. Leurs contours se mêlent à l'atmosphère, et la fiction prend racine.

Quand on a pu lire en français, en 1998, Le Peintre du lac (The Underpainter), Urquhart s'était taillé un joli succès: Away (La Foudre et le Sable), son troisième roman, s'était placé en tête des ventes torontoises pendant près de trois ans. Le meilleur arrivait. Le lac Ontario, avec ses bourrasques furieuses et ses couleurs liquides et frémissantes, propres à inspirer l'oeil sensible d'un peintre, prêtait sa géographie plutôt froide et distante — ses «effacements», écrivait Urquhart — à la subtilité minutieuse d'une langue d'écrivain. Dans Le Peintre du lac, l'écriture, vouée à la sensation, est épurée.

Après l'accueil triomphant, fait à Paris, à l'auteur de The Whirpool (Niagara) et de Changing Heaven (Ciel changeant), le Québec a accueilli Verre de tempête (des nouvelles publiées à L'Instant même, 1997) et Les Petites Fleurs de madame de Montespan (des poèmes, avec journal et notes, publiés chez Triptyque, 2000).

Voici maintenant Les Amants de pierre (The Stone Carvers). La traduction est désormais disponible grâce à une diffusion bicéphale: la petite maison d'édition française Les Deux Terres et Fides, à Montréal, ont lancé l'oeuvre sur le marché presque en même temps; tandis que Niagara passe au Seuil, dans la collection «Points».

Chassés-croisés atlantiques

Fort bel ouvrage, Les Amants de pierre est aussi une excellente histoire. Construit en trois parties, il débute en Bavière, au milieu du XIXe siècle, et se transporte en Ontario, à Becker's Corners, au début des années 30. On y raconte la légende d'un village, fondé par un père autrichien, auquel un autre Autrichien, dénommé Becker, aurait donné, non seulement un christ en bois époustouflant, mais aussi une lignée de sculpteurs.

Doté de plusieurs portes d'entrée narratives, Les Amants de pierre a pour coeur l'étonnant destin de Klara, petite fille dudit Becker, et de son frère, Tilman, incorrigible fugueur. Klara voue sa solitude à deux chers disparus: son amant Eamon, dit «l'Irlandais muet», mort à la guerre, et son frère Tilman, un être d'une extrême sensibilité que l'espace environnant semble avaler comme un poisson dans l'océan.

Dans la tradition du conte réaliste, Urquhart, changeant de narrateur au besoin, entraîne le lecteur dans les préoccupations de chacun. Il est extraordinaire, ce Tilman, âgé d'une dizaine d'années, enchaîné et enfermé dans un corset de fer, tel un chien à sa niche. Il ruse et, boulet encore aux pieds, il s'élance libéré dans une vie de vagabond. On l'accompagne sous les ponts, dans des refuges insolites, auprès de congénères colorés et prêts à l'aider.

Ni la vie dure dans les fermes, ni l'errance sur des routes vides n'arrêtent Tilman, fier de ses devises: «Rester près de quelque chose qui conduit quelque part» et «Toujours savoir quelle rue vous emmène hors de la ville». Sa silhouette enfantine est de celles qu'en littérature on n'oublie pas.

Tracés dans l'espace

À côté de Tilman, Eamon incarne une autre figure intéressante; sa légèreté, mélange de liberté et de souffrance, inspire les sculptures de Klara. Jamais ces êtres ne céderont devant la loi des traditions, qui prétend assigner aux caractères des rôles et des fonctions. Avec son allure de cygne, Eamon au petit gilet rouge enveloppe ses rêves de vol d'un linceul éclatant, taillé par Klara à son corps défendant. Qu'elle se taise n'a rien d'étonnant. Chut, la légende va surgir.

On ne saurait ignorer la finesse des lignes, chez Urquhart. Les vies, pour jouer, n'ont besoin que de quelques pensées; et si les êtres s'agitent, c'est que chacun se démène pour ne pas perdre son fil. Les actes de fidélité portent le poids du passé; ils laisseront des traces, longtemps après que les corps auront disparu. On dira qu'il y a dans ce livre une ambiance, un horizon d'histoire et un art.

Urquhart conserve ainsi les liens toujours actifs par-delà la distance, les voyages, les gestes cruels, les maisons fermées. Il est question de retrouvailles, de reconnaissance, d'affinités électives entre des êtres migrateurs. Ils s'uniront dans la pierre des statues, en route vers leurs lieux d'origine, sans renoncer au mystère humain.

Qu'on ne se surprenne pas à lire qu'entre les copeaux de bois d'un atelier silencieux, plus de savoir transmis se déploie sans explication que dans la culture savante. L'idée n'est pas d'opposer l'un à l'autre — la troisième partie, sise à Vimy, en Artois, le montre assez —, mais de creuser avec art dans l'épaisseur de l'être, jusqu'au lieu où le coeur ébranlé ne sait plus si c'est d'amour qu'il bat ou de son propre allant vers la liberté.

Collaboratrice du Devoir