Poésie - Malédiction en mode mineur

À l'approche de la quarantaine, Ivan Bielenski vient de publier un premier recueil que l'on n'attendait plus, longtemps après quelques textes parus en revue ou récités lors de différents événements. Il faut aussi préciser que Bielenski ne fait qu'un avec Ivy, personnage atypique de la chanson québécoise dont l'expression de l'amour et du social navigue entre le fragile et le furieux.

Bien qu'il figure dans la collection «Initiale» («antichambre» du Noroît destinée à de nouvelles recrues), ce premier recueil recèle une écriture aboutie, étonnamment sobre. Concis et à tendance introspective, les poèmes de Bielenski sont également habités par le refus d'un réel trop commun. C'est pourquoi, tout en abordant le thème de la solitude avec une relative simplicité, ces poèmes nous proposent des évocations audacieuses, à la lisière de l'irrationnel. «Entre les enfants qui pleurent armés de bâtons / les couples vociférants et les jeunes filles / en liesse à la fin de leurs études / je roule sur les trottoirs / en quête d'un repas / où je ne figurerais pas au menu», est-il dit, comme si quelque damnation flottait dans l'air, alors que plus avant: «Des hommes jaillissent du train / éparpillés comme du verre / dans la moitié visible de la vie».

Dès les premières pages, le titre Les corps carillonnent perd une partie de sa connotation joyeuse, le désir ne pouvant s'exprimer sans se mêler aux échos d'un glas quelconque. Il s'agit d'une des qualités de cette poésie que d'investir différentes gammes simultanément, ce qui lui permet d'exprimer l'habitation difficile d'un corps et d'une identité. Hormis dans quelques passages plus convenus, la tension entre le morbide et le merveilleux innerve le recueil avec une grande efficacité, dans une chimie que complète un judicieux agencement de la suite poétique.

Sans confondre poème et chanson, Ivan Bielenski manipule le rythme et les sons avec justesse en limitant l'effusion qui pourrait accompagner ce voyage angoissé en terre adulte. Il en résulte une petite musique aux grands effets, dans une approche de l'image à la fois franche et authentique, qui donne à lire une des plus belles surprises parmi la production récente. «Le peuplier devant le balcon / le fil électrique / devant le peuplier / quelqu'un / ne tient qu'à un fil», écrit encore Bielenski dans sa manière plus descriptive, avant de rejoindre son penchant romantique: «quand le matin scintillant de l'hiver / tourmentera les branches / je ne retournerai pas ses griffes contre moi». Voilà une décision peu défaitiste et qu'on aimerait imiter, tout en espérant d'autres poèmes du même auteur.

Collaborateur du Devoir