Jeanloup Sieff, photographe

Pour célébrer son vingtième anniversaire, Reporters sans frontières (RSF) publie un album consacré au photographe français Jeanloup Sieff. Virtuose du Rolleiflex, maestro du noir et blanc, Sieff nous quittait en 2000, laissant une oeuvre contrastée, accessible et magnifique.

RSF retrouve enfin la qualité d'impression qui fut celle de ses premières publications. Disponible à prix dérisoire, cet album est impeccablement réalisé. On ne s'en plaindra pas. Et en l'achetant, vous financerez directement cet organisme qui défend les journalistes du monde entier.

Les photos de Sieff sélectionnées par RSF surprennent par leur diversité. Elles se «fréquentent» par affinités. Affinités de thème (un môme ébouriffé côtoie un champ d'herbes folles) ou de composition (l'éclairage d'un buste mène le lecteur... sur la terrasse de ce café parisien!). Les liens entre photos de gauche et de droite ne sautent pas instantanément aux yeux, et l'on apprécie de ne pas voyager idiot.

Marqué par le surréalisme du photographe britannique Bill Brandt, Jeanloup Sieff tournera vite le dos à l'école française, celle des Doisneau ou Cartier-Bresson. En 1961, il s'installe aux États-Unis, comme photographe de mode. Ce sera l'époque faste du Harper's Bazaar: les budgets s'envolent, les mannequins défilent, la carrière est lancée. Il gardera un souvenir ému de son séjour new-yorkais: «Époque bénie où l'on pouvait encore faire des photos de mode en s'amusant et en montrant autre chose que des vêtements ennuyeux», confesse-t-il. La renommée dont il jouit et la souveraineté financière qui l'accompagne permettront à Sieff d'ouvrir son propre studio à Paris, en 1966. Montand, Deneuve, Saint-Laurent, Douglas père, Gainsbourg et Birkin, Coluche et Rochefort, une Charlotte Rampling parfois vêtue, et bien d'autres célébrités défileront devant l'objectif de Sieff, dans un style très marqué par le Rolleiflex, carré, académique.

Parallèlement, l'artiste continue d'explorer, de peaufiner son style. Les années 70 offriront une série de paysages spectaculaires sur la vallée de la Mort, entre autres. Un style est né. Par jeux de filtres, de masquage et de tirages savants, les photographes du monde entier recherchent un ciel «à la Jeanloup Sieff», dramatique, aux limites de l'excès. Cette technique, où la lumière n'éclaire plus mais émane du sujet, fera sa griffe. Lorsqu'il sort du studio, le photographe adopte systématiquement le grand-angulaire, un autre de ses procédés stylistiques. Paysages ou nus, les photos sont signées. L'emploi du grand-angulaire dans le portrait offre une distance troublante avec le sujet, alors que celui-ci regarde le spectateur dans les yeux. Autre thème favori: les femmes et leur derrière, Sieff en a posé des dizaines. Dans des compositions irréprochables, ses nus ne sont jamais vulgaires, mais ils provoquent. Peaux naturelles, trop d'os ou pas assez, les femmes de Sieff, troublantes, resplendissent dans leurs imperfections. L'adorable diablotin qui fait la couverture est une diablesse, Sonia, fille du photographe. Éblouissant.

Le Devoir