Onfray contre toutes les religions

D'un penseur allègre et effronté comme Michel Onfray, j'attendais une charge originale, brillamment sauvage et festive, comme celles dont il est parfois capable. Son Traité d'athéologie, malheureusement, se présente plutôt comme un énième livre noir des religions, comme une machine de guerre athée recyclée qui transpire la partialité et la mauvaise foi.

Le point de départ de cette diatribe a le mérite d'être clair: la religion est une «pathologie mentale» qui repose sur le refus humain de la mort et qui entraîne l'invention de fictions et de fables qui ont pour but d'«éviter de regarder le réel en face». À la limite, cela pourrait ne pas être bien grave, mais quand ces fictions deviennent dominantes — ce qui serait le cas depuis plus de quinze siècles —, le danger pointe parce qu'elles entretiennent, surtout dans leurs versions monothéistes, la haine de soi, du monde, du corps, de la femme, de l'intelligence et qu'elles répandent la mort et le sang. En ce sens, conclut Onfray, «l'athéisme n'est pas une thérapie mais une santé mentale recouvrée». Aurait-on fait fausse route en considérant l'athée Staline comme un malade mental fini?

Il faut accorder à cette thèse le mérite qui lui revient. Comment nier, en effet, que les trois grandes religions monothéistes portent le lourd fardeau d'une histoire de violence et d'intolérance? Comment nier, de même, le combat acharné qu'elles ont trop souvent mené contre les athées et les dissidents, allant jusqu'à les faire taire, voire les tuer, pour assurer leur domination sur les esprits? Il est vrai, oui, que l'histoire des religions est tachée de sang, et Onfray, avec raison, ne se fait pas prier pour le rappeler. Reste à déterminer, maintenant, si ces noirceurs résument l'essence de la religion et si la foi ne tient qu'à la manifestation d'une pulsion de mort qui s'aveugle en se racontant des sornettes. Je laisse à d'autres, plus compétents en la matière, le soin d'évaluer les jugements qu'Onfray réserve au judaïsme et à l'islam pour mieux me concentrer sur sa critique du christianisme.

«L'existence de Jésus, affirme-t-il d'abord, n'est aucunement avérée historiquement.» Le personnage serait donc essentiellement conceptuel. Minoritaire, cette thèse a bien quelques tenants dans les milieux de la science historique, mais il faut au moins retenir qu'elle est très loin d'être aussi assurée que le philosophe tente de le faire croire. À ce sujet, on pourra lire l'excellent Jésus, l'homme et le fils de Dieu (Flammarion) de Michel Quesnel, qui prend le contre-pied de la thèse d'Onfray.

Les Évangiles, écrit-il ensuite, se discréditeraient en multipliant les contradictions et les invraisemblances. Un exemple: «Comment croire qu'après un pareil coup de tonnerre — l'assassinat de leur mentor — [les disciples] reprennent le chemin de leur maison sans réagir, se rassembler, ni poursuivre l'entreprise créée par Jésus?» L'explication par la peur — légitime et évidente — saute, me semble-t-il, aux yeux et, pour le reste, c'est-à-dire la non-réaction, le récit des Actes des apôtres contredit l'affirmation du philosophe.

Il est vrai, cela dit, que le problème des contradictions, dans l'univers monothéiste, demeure et crée un malaise, et Onfray n'a pas tort de le souligner: «Dans chacun de ces trois livres fondateurs, les contradictions abondent: à une chose dite correspond presque immédiatement son contraire, un avis triomphe, mais son exact opposé aussi, une valeur est prescrite, son antithèse un peu plus loin.» Aussi, par une logique du prélèvement sélectif, on peut finir par leur faire dire n'importe quoi.

Valable, la thèse mérite d'être nuancée. Le Nouveau Testament, sans être à l'abri des contradictions, présente néanmoins, contrairement aux deux autres livres, une indéniable cohérence. Les épîtres de Paul (dont l'antihédonisme radical s'expliquerait par une «impuissance sexuelle» ou une «libido problématique»!) mettent un peu à mal cette cohérence, mais le cas des Évangiles est à part et ne mérite pas cette accusation. En ce sens, opposer, comme le fait Onfray, l'épisode de l'autre joue tendue à celui des marchands du Temple pour en tirer la conclusion que Jésus peut accommoder à la fois les doux et les violents est une niaiserie. Quelle logique y a-t-il, en effet, à blâmer Paul, qui prône «la soumission à l'ordre et à l'autorité», et à accabler le Christ qui la refuse? La colère du juste devant l'injustice est-elle une violence? Le traqueur de contradictions, ici, manifeste toute sa mauvaise foi, tout comme quand il affirme que les philosophes stoïciens riaient de Paul qui tentait de les convertir pour écrire, quelques pages plus loin, que «l'inculte [Paul] ne parle pas aux philosophes». Si Onfray avait appliqué sa propre règle qui consiste à «méditer l'ensemble», ses conclusions auraient été moins partiales. On se surprend de devoir rappeler cela à un lecteur enthousiaste de Nietzsche, lui-même maître de la contradiction.

On se surprend aussi, pour la même raison, de voir Onfray se servir de la passion d'Hitler pour le Christ afin de discréditer le message de ce dernier. Les nazis, semble-t-il, ne détestaient pas non plus le surhomme nietzschéen. On devrait savoir, pourtant, que cela nous renseigne plus sur eux-mêmes que sur l'objet fantasmé de leur délire, et cette logique s'applique aussi au Christ du Führer. Si un fou s'avisait d'apprécier la prose de Michel Onfray, devrait-on conclure qu'Onfray est fou? Dangereux amalgame.

«Deux excès, écrivait Pascal. Exclure la raison, n'admettre que la raison.» Pour sa part, André Comte-Sponville, un «athée chrétien» selon Onfray, écrit: «Nous ne savons pas si Dieu existe. C'est pourquoi la question se pose d'y croire ou pas.» L'auteur du Traité d'athéologie, lui, n'admet que la raison et croit savoir que Dieu n'existe pas. Cela donne un rationalisme un peu court, dont la puissance critique est souvent remarquable mais dont les conclusions sont souvent injustes et toujours présomptueuses.

Collaborateur du Devoir

Traité d'athéologie

Michel Onfray

Grasset

Paris, 2005, 288 pages

louiscornellier@parroinfo.net