Entrevue avec Philippe Djian - Un styliste libre

Paris — Nous avions l'air de conspirateurs, tous deux vêtus de noir, presque collés l'un à l'autre dans une encoignure de terrasse, face aux jardins du Luxembourg. Le froid de ce jour-là, mais aussi la surdité (l'oreille droite) de Philippe Djian, nous obligeait à cette intimité pour parler de son polar Ça, c'est un baiser, qui a paru cet été chez Gallimard.

À quoi fait penser le nom de Philippe Djian? Parions que la réponse sera 37,2 le matin. Publié en 1985, traduit en 16 langues, vendu à plus de 500 000 exemplaires, ce roman doit aussi son phénoménal succès à l'adaptation cinématographique de Jean-Jacques Beinex. Grâce au film, des milliers de lecteurs dévorent les livres de Djian, qui sera, pendant les années 80, hissé au rang d'auteur-culte. En 1993, il change d'éditeur, entre dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard. «Maintenant, on me nomme président de ceci, de cela», dit-il avec un drôle de sourire. Comment se sent-il dans la peau d'un président de jury d'un prix littéraire? «Ça me fait rigoler.» Ne se sent-il pas un brin récupéré? Djian hésite, allume une cigarette. «Je ne sais pas. Dernièrement, quelques grands auteurs sont venus me dire qu'ils aiment John Fante, eux aussi... » Aurait-il contribué à rendre ses collègues français plus souples au chapitre de la langue? «Depuis la sortie de Vers chez les blancs, il y a deux ans, les jeunes écrivains comme Virginie Despentes disent qu'ils me doivent d'avoir ouvert le chemin. La littérature française change, s'assouplit. Je me sens moins seul.»

Pourtant, pendant les années 90, plusieurs ont cru que Djian perdait la main. Rumeur démentie avec la parution de Vers chez les blancs, un roman pornographique qui refuse de prendre la femme pour un objet. La critique applaudit au retour du rebelle dans l'arène des lettres françaises. Djian renoue avec ses fans avec cette histoire qui est d'abord celle d'un écrivain has been relégué aux rôles de nègre pour un jeune auteur prometteur et d'amant inventif pour la femme de celui-ci...

Bien que différent, son dernier roman rappelle le précédent. «Je vais tout vous expliquer», répond Philippe Djian, visiblement disposé à tirer cette histoire au clair. «C'est le passage à la cinquantaine. Avec la publication de la trilogie [Assassins, Criminels, Sainte-Bob], les gens ont commencé à trouver que ce que je faisais était compliqué. Pourtant, j'étais content du résultat. Alors après, je crois que ça m'a libéré de quelque chose. Maintenant, je prends plus de plaisir à écrire.» Sous une apparence désinvolte, Philippe Djian aurait-il cherché à prouver qu'il était écrivain au sens où l'entend l'Académie française?

L'homme est visiblement dégagé, libéré du désir de plaire, léger comme une plume. Mais pas question pour lui de tomber dans la facilité. «L'enquête est un peu compliquée, concède Djian, qui se demande si les vrais amateurs de polars vont suivre. L'idée de départ, c'était de montrer des gens dans leur contexte de travail et d'écrire de manière à ce que leur vie affective rende l'enquête policière presque secondaire.» Car Djian en est convaincu: nos vies intimes donnent le pas à nos vies professionnelles, occupent le premier plan, quoi qu'on en pense. «La vie de mes personnages est tellement compliquée qu'ils ne peuvent pas se donner autant à l'enquête.»

Si son roman renvoie à plusieurs éléments propres au genre (policiers, criminels et suspense), il parle d'abord de solitude. Les deux héros, Nathan et Marie-Jo, sont policiers et coéquipiers. Nathan se sent perdu depuis que sa femme l'a quitté. Quant à Marie-Jo, mariée à un professeur qui lui préfère ses étudiants, sa vie affective est un néant. «Je crois que dans tous mes livres, mes personnages sont très seuls. Nathan et Marie-Jo réalisent qu'il n'y aura peut-être plus personne auprès d'eux quand ils seront vieux. Ils ont besoin du regard des autres, ne peuvent savoir qui ils sont sans ce regard-là. La perspective de la solitude est donc effrayante parce qu'elle menace leur identité. C'est une grosse angoisse, mais je voulais aussi que le roman soit drôle.»

On rit par moments, mais plutôt jaune. «Les premiers commentaires que je reçois, surtout chez les femmes, c'est: oh là, là, que c'est glauque!» On comprend leur réaction, car Djian met à nu la violence dont elles sont capables envers elles-mêmes. «Les femmes sont plus dures que les hommes. Elles me disent souvent que je sais écrire pour elles, que je sais me mettre dans leur peau. Elles sont plus lucides par rapport à ce qu'elles peuvent demander au monde. Les hommes rêvent. Ils sont innocents par rapport à la réalité.»

Le plus américain des auteurs français n'a pas voulu situer son roman aux États-Unis, pays qui l'a longtemps attiré «parce qu'on pouvait s'y perdre». Né à Paris en 1949, Philippe Djian a vécu à Biarritz, à Boston, à Bordeaux, à Florence et à Lausanne, se tenant loin des cercles littéraires parisiens, qu'il ne fréquente toujours pas, bien qu'il respire de nouveau l'air de la capitale française. Est-ce cette ville que patrouillent ses deux policiers? «L'histoire se passe en Europe, où je me sens très à l'aise depuis que ça circule plus librement grâce à la nouvelle monnaie.» Mais Philippe Djian revendique sa dette envers les écrivains américains. Que serait son style sans Raymond Carver, J. D. Salinger, Ernest Hemingway? Il leur livre d'ailleurs un vibrant hommage dans son livre Ardoise, publié récemment chez Julliard.

«Écrire, c'est toujours remettre en question comment on traduit ce monde.»

Le style, voilà le fin mot de cette rencontre, celui qui allume vraiment le regard de Philippe Djian. «L'histoire, ça ne m'intéresse pas vraiment.» Et là, il se met à vous parler comme un ébéniste qui fignole sa frise pendant des heures... «Je fais comme si la phrase était la femme avec qui je vis. Je lui porte la même attention et éprouve le même besoin de liberté vis-à-vis d'elle.» Ce lien ne passe jamais inaperçu; les correcteurs lui reprochent de mettre les virgules et les compléments aux mauvais endroits. Mais Djian s'obstine et défend bec et ongles le son et le rythme de sa phrase. «En France, on sait comment on écrit bien. C'est le seul pays au monde où tous les présidents de la République veulent être reconnus comme écrivains. C'est très paralysant pour un auteur. Et puis il y a bien sûr les écrivains qui croient qu'ils savent écrire. Ce sont les pires. J'ai beaucoup de respect pour les Canadiens. Vous bougez avec la langue. Vous n'avez pas peur, vous n'avez pas d'inhibition.» C'est sans doute ce qui fait qu'un lecteur québécois cherche en vain ce qui choque le public français dans les livres de Philippe Djian.

Et lui, comme lecteur, qu'est-ce qu'il attend d'un livre? «Une musique qui correspondrait à la mienne, fait vibrer ma corde, me fait comprendre que je suis en vie. Je crois que le style, c'est ça. Celui qui arrive à faire "gling" avec ma corde, il me met au monde quelque part, brise la solitude.»

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ÇA, C'EST UN BAISER
Philippe Djian
Gallimard
Paris, 2002, 394 pages