Jonathan Franzen - L'Amérique en déroute

C'est l'Amérique moderne. Fugace comme la valeur d'un titre en Bourse, comme l'effet d'un médicament, Prozac ou Viagra, dans le corps humain. Une Amérique construite sur les vestiges d'un puritanisme dépassé, mais dont les tentatives de réinventer le monde ont mené à un cul-de-sac. Une Amérique dont les enfants, affranchis par les années 60 et 70 et partis vivre à New York ou à Philadelphie, se réfugient encore, parfois, chez leurs parents ultraconservateurs du Midwest.

Faut-il pleurer? Faut-il en rire? C'est la question qu'on se pose en refermant Les Corrections, ce pavé touffu et délicieux de 700 pages, signé de l'écrivain américain Jonathan Franzen, qui paraît cet automne chez Boréal (en librairie le 4 septembre), traduit en français par Rémy Lambrechts.

Dès sa parution aux États-Unis l'année dernière, cette vaste fresque d'un Balzac moderne a fait parler d'elle. D'abord parce que son auteur, écrivain jusqu'alors obscur âgé d'un peu plus de 40 ans, a refusé de se produire au célèbre talk-show de la non moins célèbre Oprah Winfrey, avant que celle-ci n'abandonne le club littéraire qui faisait pourtant exploser les ventes des livres des écrivains invités.

Pour justifier sa décision, Franzen expliqua qu'il n'était pas sûr que son roman, à mi-chemin entre la grande fresque familiale et la réflexion sociale, soit à sa place dans le créneau des romans plus «sentimentaux» prisés par la reine Oprah.

On le traita de tous les noms, de «petit con» et de «snob narcissique». Il tint bon. Avec comme résultat que Les Corrections s'est déjà vendu à un million d'exemplaires aux États-Unis seulement et qu'il est présentement traduit en plusieurs langues.

La vérité est en fait que Jonathan Franzen a relevé un pari lancé par lui-même, cinq ans plus tôt, dans les pages du magazine new-yorkais Harper's. Le pari d'écrire un roman social qui colle autant au drame des personnages qu'à l'univers social dans lequel ils évoluent.

Dans ce texte de Harper's intitulé «Perchance To Dream - In The Age Of Images, A Reason To Write Novels» (Rêver, peut-être - À l'ère des images, une raison d'écrire des romans), Franzen décrétait que le roman social engagé était mort, tué par la télévision. Pour le tirer de cette impasse, il se proposait de traiter d'émotions intimes tout en reflétant le vaste monde et d'allier, dans un même livre, la culture et l'information.

La barre était haute, et Franzen a la joie de constater aujourd'hui qu'il a été à la hauteur de ses ambitions. Dans son roman, solitude, confusion sexuelle, ultraconservatisme se détachent sur fond de matérialisme larvé, de délits d'initiés, de fraude virtuelle et d'abus de médicaments. En parcourant cette fresque américaine, on est aussi bien pris par l'intrigue, qui réunit les personnages, qu'indigné par la société dans laquelle ils évoluent.

L'Amérique incarnée dans ses personnages, c'est l'Amérique moderne, une Amérique minée par les fluctuations boursières et la fraude, dont les citoyens surconsomment toutes sortes de médicaments parce qu'ils n'acceptent aucune imperfection, qu'elle soit de nature psychologique, financière ou physique. C'est aussi cette Amérique qui croit encore au bien-fondé de la peine de mort, une Amérique que l'on voit, que l'on côtoie tous les jours, une Amérique qui fait un peu peur et que Franzen a superbement résumée en quelque 700 pages dont toutes valent la peine d'être lues.

Chip, le personnage des Corrections qui ressemble sans doute le plus à Franzen, est un professeur de littérature à tendance marxiste, le seul homme de son département à avoir enseigné les études féministes. Il est cependant viré de l'université pour avoir couché avec une étudiante qui le harcelait. Déprimé et sans le sou, fignolant sans relâche un scénario invendable, il s'embarque pour la Lituanie où il s'attarde à escroquer de riches victimes via un site Internet de pacotille.

Denise, sa soeur, est chef cuisinier, mais sa bisexualité, difficile à avouer à des parents réactionnaires, lui vaut à elle aussi de perdre son emploi, d'autant plus que son amant et son amante sont respectivement son patron et l'épouse de son patron...

Gary, enfin, leur frère aîné, est banquier, poussé au seuil d'une dépression qu'il nie catégoriquement, marié à une riche héritière intraitable qui refuse de l'accompagner à Noël chez une belle-mère qu'elle déteste.

Cette bande dépareillée est née d'un couple de Saint-Jude (lire Saint Louis, Missouri), dont la mère, femme au foyer, obsédée par la fête de Noël et par la réussite financière, a de plus en plus de mal à vivre avec son mari, Alfred, affligé d'une maladie de Parkinson doublée de symptômes d'alzheimer. Vous vous y reconnaissez?

«C'est un livre assez féroce, parce qu'il n'est pas du tout caricatural, reconnaît Rémy Lambrechts, le traducteur de l'oeuvre en français, qui paraîtra simultanément en France, aux Éditions de l'Olivier. C'est un livre qui donne des petits coups de griffes qui mettent un peu mal à l'aise. N'importe qui de plus de trente ans peut se retrouver dans les travers ou les impasses de l'un ou l'autre de ces personnages.»

Les «corrections» du titre, ce sont d'abord celles que les enfants d'une famille essaient, en vain, d'apporter à la trajectoire du clan. Mais ce sont aussi les corrections qui indiquent la chute des valeurs en Bourse, ou encore les corrections disciplinaires que l'on impose à ceux qui s'écartent du droit chemin.

Pour Lambrechts, les difficultés posées par la traduction de cette oeuvre ont été d'ordre psychologique plus que littéraire, bien que le roman, tout en étant accessible, ait des qualités littéraires indéniables. Le traducteur évoque une espèce d'inconfort à vivre avec les personnages à travers leurs difficultés.

Selon lui, les personnages de ce roman ne sont pas seulement typiquement américains. Ils incarnent le monde occidental dans ses déroutes et ses tâtonnements.

Et ils sont, dans tous les cas, attachants. Et on risque de les revoir d'ailleurs sous peu. Déjà, le producteur de film Scott Rudin a acheté les droits sur l'oeuvre et celle-ci devrait être portée à l'écran par le réalisateur anglais Stephen Daldry.

Cet intérêt pour Les Corrections pourrait signifier, comme Franzen l'avait prédit, que l'avenir du roman réside dans un roman qui allie le personnel et le social. Un roman qui permette de réfléchir sur le monde moderne, le monde qui nous entoure. Un roman aussi, et peut-être surtout, que les personnages portent eux-mêmes sur leurs épaules.

«Il est très clair que la production littéraire américaine est beaucoup plus vigoureuse et intéressante aux États-Unis qu'en France, ajoute pour sa part Lambrechts, qui a aussi traduit les Américains John Updike et Saul Bellow. [...] Ce qui est frappant pour moi qui suis en France [...], c'est de percevoir chez des auteurs américains une réelle foi en un livre de papier. En France, on a toujours l'impression que les gens écrivent d'abord pour obtenir le statut d'écrivain, d'homme de lettres.»

Or, Jonathan Franzen travaille d'arrache-pied sur ses romans. Il travaille dans la réclusion la plus totale et affirme même, dans les moments extrêmes, se bander les yeux en écrivant pour atteindre le plus haut degré de concentration.

Après avoir écrit deux autres romans, dont un seul, La 27e ville, a été traduit, il a mis sept ans à écrire Les Corrections. Il confesse avoir jeté des milliers de pages manuscrites avant de réécrire le roman presque en entier au cours de la dernière année.

Reste qu'il dit avoir écrit ce livre «contre ou à l'intérieur du bloc d'optimisme américain». L'un des aspects de la vie moderne qu'il voulait dénoncer, c'est le fait qu'«il y a maintenant un seul type d'humain acceptable et si vous n'êtes pas de ce type, "nous avons des médicaments pour vous aider"».

Or, au milieu de cette Amérique en déroute, il y a des pères comme Alfred, atteint des maladies de Parkinson et d'Alzheimer, auxquels la vie échappe de plus en plus. Des pères que leurs enfants ne peuvent guérir. Une humanité incorrigible, malgré tout.

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LES CORRECTIONS
(en librairie le 4 septembre)
Jonathan Franzen
Traduit de l'anglais par Rémy Lambrechts
Le Boréal
Montréal, 2002, 720 pages