Psychanalyse - Questions essentielles

L'avant-dernier texte de ce petit livre trapu est d'André Green et s'intitule Pourquoi le mal? Le dernier texte, très court, de Claude Lanzmann, y répond presque: il n'y a pas de pourquoi au mal; il est obscène de chercher à comprendre et à expliquer le mal de la Shoah. Mais Green avait prévu: «dire que le mal est sans pourquoi ne dispense pas de poser la question». Ni de s'interroger sur les formes, les sources, les aléas du mal. La réflexion est profonde. Dix-huit penseurs venus de tous les horizons s'y penchent, réunis par un argument fort intéressant élaboré par des psychanalystes, sous la direction de J.-B. Pontalis.

Partant de la «banalité du mal», selon l'expression d'Hannah Arendt, et du mal comme trait indestructible de l'homme, tel que le reconnaît un Freud pessimiste, plusieurs figures obligées se présentent. Du cancer comme malignité du vivant, à la figure du rat et de son chasseur (De M'Uzan), on en vient au méchant, au crime et au rappel des tentatives, à travers l'histoire, de lier les malformations du corps à celles de l'esprit. Avec le risque des mesures, des normes et de la barbarie qui s'érigent souvent au nom de la civilisation. Impossible d'éviter le diable, Satan, «le Dieu devenu démon», l'Inquisition et ses bûchers, le péché: bon nombre d'auteurs théologiens s'y attaquent. De quel mal parle l'Église? Certains écrits des saints sont repris. La réflexion, ici aussi, bute sur le pessimisme: «Le démoniaque est le puits sans fond d'un mal dont nous savons désormais qu'il ne s'intègre pas à la raison, qu'il ne se convertira pas en bien».

L'examen de la malignité conduit à celui de la perversion. La psychanalyse, à la fois sollicitée et souvent rendue impuissante, tente d'établir un rapport nouveau avec ces questions. Monique David-Ménard, à partir de la clinique de la passion, de l'amour et de la jouissance, donne un texte riche qui insiste sur la dimension du désir solipsiste face à l'autre, mis à mal dans la perversion. Jean Clair aborde la vision de l'épouvante dans les représentations du mal. Edmundo Gomez Mango, quant à lui, avec La mauvaise langue, voyage de Baudelaire à Jonathan Swift pour retracer le malin dans les mots, les idiomes, les formes du langage. Le mal se reconnaît comme un excitant intellectuel, affectif, créatif même; nourri de haine, il mène à des agirs destructeurs et autodestructeurs. Vu comme une manifestation de la déliaison des pulsions, il oblige la psychanalyse à regarder les maladies de l'âme, non seulement à la lumière de la sexualité (ce à quoi l'hystérie l'a habituée), mais également sous le sombre éclat de la mort.

La psychanalyse serait-elle, comme le suggère Green, «dépassée par les effets du mal dans nos sociétés actuelles»? Mais qui ne l'est pas? L'obscénité de la Shoah nous le rappelle. Des événements plus récents aussi. La très vieille question du mal ne saurait pourtant cesser de se poser. Malgré le peu de réponses qu'elle apporte. Ce recueil de textes fut, à l'origine, le numéro 38 de la Nouvelle Revue de Psychanalyse. D'abord paru en automne 1988, il reste d'une brûlante actualité.

L'enfant entre rêve et pensée

Une nouvelle revue de psychanalyse voit le jour en France. Nouvelle, mais succédant à une forme précédente parue chez Autrement. Après les 11 numéros du Fait de l'analyse, l'équipe, avec ajouts et retranchements, réunie autour de Michel Gribinski, repart, au Mercure de France, avec penser/rêver.

Le premier numéro, L'enfant dans l'homme, est varié, ouvert, disséminé comme le pollen qui constitue une de ses sections. Jean Imbeault raconte, dans un très beau texte, le rêve, le rêveur et le souvenir du rêve. J.-B. Pontalis, installé dans sa libre chronique, aborde avec Frankenstein, le docteur Jekyll, le docteur Moreau et Freud, «la fabrique clandestine de l'inhumain». Texte étonnant sur les créateurs et leurs créatures: figures de la monstruosité. Dans le corps du thème, sous toutes les facettes, tous les tracés et les contours de l'infans, une réflexion des plus passionnantes de Danielle Marguatitat. Elle aborde la question de l'envie du pénis chez la petite fille. De quoi secouer de vieilles idées. Et laisser aux filles l'accès à cette envie qui évite le déni de la castration et devient source de créativité. Désir féminin et non-refus de la féminité: de quoi reprendre l'alphabet des notions freudiennes.

Idées nouvelles et reprise inlassable des interrogations: livre et revue posent des questions essentielles, inépuisables. Qui traversent le temps. Aident à penser et, parfois, à mieux vivre.

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LE MAL
Sous la direction de J.-B. Pontalis
Gallimard, «Folio essais»
Paris, 2002, 442 pages

PENSER/RÊVER, LE FAIT DE L'ANALYSE
Numéro 1
Mercure de France
Paris, 2002, 268 pages