Un texte inédit de Jacques Ferron - «À Monsieur de l'Herne, Français de France, sur l'écriture et ses implications, quand on est un Français neutre»

Vers 1971, après le choc provoqué par la crise d'Octobre, la prestigieuse collection des Cahiers de l'Herne a l'intention de publier un numéro tout entier consacré au Québec. Selon Jean-Guy Rens, alors responsable de la publication, ce projet relativement avancé est abandonné quand on se met à soupçonner la GRC d'avoir infiltré le Front de libération du Québec. Publié ici pour la première fois, ce texte devait être la collaboration de Jacques Ferron à ce numéro qui aurait paru vraisemblablement entre ceux consacrés à De Gaulle (1971) et à Witold Gombrowicz (1972). Ce document inédit se trouve dans le fonds Jacques-Ferron de la Bibliothèque nationale du Québec. Il est publié grâce à l'aimable autorisation de la Succession Jacques-Ferron. Aucune reproduction sans autorisation. (NDLR)

On écrit seul, que je sache, n'impliquant que soi et cela permet de signer un livre qu'autrement, usager de la langue commune, bénéficiaire de sa créativité, on ne saurait de quel droit le faire. Sa Bible achevée, le bon Dieu, pourtant personnage très considérable, est passé jouer aux dés avec le Diable dans l'arrière-cuisine; il n'a plus importuné le lecteur qui, en retour, ayant refait le livre à sa façon, s'est mis à en parler merveilleusement avec ses collègues. Le rôle de l'écrivain s'achève à l'imprimatur obtenu et, dès lors, il se tait, laissant à son collaborateur, qui lit à l'endroit ce qu'il a écrit l'envers, d'en restituer le meilleur à la langue commune et, par ce fait, d'enrichir la conscience collective. Advenant par miracle qu'un auteur, tel le ci-haut nommé, devienne considérable, qu'il se nomme Molière ou Shakespeare, on les envoie faire la partie carrée dans l'arrière-cuisine et l'on proclame qu'ils n'ont point existé. C'est justice. Ma signature, marque de commerce, aide aussi la nomenclature de la bibliothèque; de plus, elle rend compte du résidu, sinon elle serait falsifiée, pseudonyme d'un p'tit bon Dieu malin ou d'un grand Guiâble bénin.

Monsieur, si je réponds à votre curiosité, c'est que je suis impliqué dans mon pays, dans une assez bonne affaire en péril de tourner mal et de devenir vilaine sous le règne de Da Nobis Trudeau1, ayant à ses côtés un conseiller félon et bien rémunéré qui est de votre nation et se nomme Julien2. Nous avons peu de ressemblance avec les Algérois, malgré la langue, et plus portée sur les Algériens, nous ne saurions nous replier en France. D'ailleurs, moins policés que vous, nous nous souvenons que les Acadiens, les Français neutres qui nous ont précédés et qui furent déportés, s'étant regroupés quelques-uns aux alentours de Poitiers, ne tardèrent pas à vous déplaire et qu'avant d'être donnés aux Espagnols, pour aller patauger dans les marais de la Louisiane, passèrent de l'être à Kerguelen, un de vos fous qui naviguait pour aller peupler l'Antarctique. Vous êtes dominateurs, nous sommes dominés. Mon accointance avec la France se fait par le détour d'un temps lointain; tenue, elle ne «tint» guère que par mon accent charentais et ma prononciation normande. Paris, j'ignore, Louis XIV, Louis Philippe et Pompidou. Si je sais la nocivité d'un Schumann3, c'est qu'il en est au service du Vatican. Au-delà, le déluge de l'Atlantique, je n'ai jamais eu pour Métropole que La Rochelle et, pourtant, couvé par le jésuite, je n'étais pas de la Religion... Monsieur, je ne fais pas de coq-à-l'âne, je dis la vérité baroque. J'ai en abomination la diplomatie romaine qui, avec votre Schumann et saint La Pira4, depuis 1945, veut m'anglaiser. Par contre, je me rencontre avec Étiemble sur les anciens jésuites dont l'ordre fut aboli peu avant le traité de Paris. Ils avaient commis le crime de mettre Dieu au-dessus de la suprématie de l'Europe, de n'être pas complètement blancs — vous n'avez pas manqué d'achever de les noircir.

Après ledit traité de Paris, nous restions 60 000 épars dans un grand territoire, groupés en petites collectivités de paroisses. Nous ne formions pas un peuple. Étrangers à l'envahisseur, nous sommes nés de nous-mêmes. Nous ne vous devons que la langue. Nous étions Canadiens et, après les Normands, les Acadiens, des Français neutres, étrangers aussi à la France. L'Angleterre se réserva le Canada, y tenant dehors les Américains qui ne tardèrent pas à se révolter. Ce fut notre bonheur, ça, et le fait que le fleuve Saint-Laurent reste gelé près de la moitié de l'année. Nous occupions un territoire trouvé vacant; à cause de cela, et parce que nous étions peu nombreux, nous avons été propices aux Amérindiens et nous jouissions d'un droit de passage par toute leur Amérique aussi longtemps qu'elle dura; nous nous y sommes métissés et surtout, innocents des génocides, nous avons acquis une supériorité morale sur ceux qui les ont perpétrés, les mêmes qui nous ont dominés. Ce fut là un autre avantage. Notre lieu de fierté est d'avoir pris naissance et progressé sous une domination étrangère, et d'être la première nation d'origine européenne à se situer dans le Tiers-Monde. La pendaison de Louis Riel, un de nos héros, en 1885, dans le farouest canadien, souleva une telle indignation dans mon pays que les commis britanniques en restèrent étonnés et ne comprirent pas: elle marquait la fin de l'Amérique amérindienne du Nord.

Voilà le meilleur et j'en viens au moins bon, à ce changement d'identité qui, de Canadien, m'a fait Québécois. Monsieur, ces Messieurs qui viendraient après moi, venus d'abord d'Angleterre, d'Écosse, d'Allemagne et d'Irlande, venus après d'Italie, d'Ukraine et de Pologne, qui continuent tous de venir avec l'appoint des Espagnols, des Portugais et des Algérois, ces Messieurs du grand déferlement européen sur l'Amérique, jadis continent asiatique, dont il importe de compléter l'occupation avant le réveil de l'Asie; ces Messieurs qui parlent tous anglais par leur mère ou par l'école et me dominent, qui m'ont toujours dominé, moi qui les évitais, et le font de mieux en mieux à présent5 que je ne les évite plus et qu'après avoir voulu leur résister par la natalité, n'en pouvant plus, j'ai perdu cette immigration de l'intérieur. Monsieur, ces Messieurs, qui auparavant se contentaient d'être sujets britanniques, ont voulu aller à l'ONU, où ne vont que les pays souverains, et, vite, décrochant l'Union Jack, me volant mon hymne national, d'ailleurs niaiseux, se sont proclamés Canadiens. Alors, tout aussitôt, ne voulant me commettre, je me suis donné la nationalité québécoise. Chose amusante, ces nouveaux Canadiens d'un Canada qui avait encore le guidon de la reine d'Angleterre, s'amenèrent avec l'Australie et la Nouvelle-Zélande, le même guidon brandi à l'ONU; ils ne parurent pas très souverains et l'URSS put maquignonner l'entrée de la Biélorussie, de l'Ukraine et de la Mongolie Extérieure.

Tout pays devrait avoir la couleur du temps et se tenir inaperçu à l'intérieur de ses frontières. D'ailleurs, n'en est-il pas ainsi à moins de guerre ou de conquête? En France, vous n'avez pas à choisir d'être Français, vous n'avez que la liberté de l'être. Ici, c'est le contraire: nous avons le choix de ne pas l'être et nulle aisance à l'être. En compensation, on nous laisse le droit d'être nationalistes. La folie aiguë de Monsieur Barrès, nous l'avons chronique à demeure, de quoi ne point vouloir sortir, ne serait-ce que pour ne pas recevoir dans le dos votre petite tape d'encouragement. Je suis ridicule, Monsieur, et j'en éprouve de la honte...

À propos, que je vous dise ma vénération pour Louis Hémon, diplômé de l'École coloniale, qui, sachant l'annamite, a fui l'Indochine en Angleterre et ne s'est pas trompé, comme il a pu le constater, avant son départ pour le Canada, quand votre soldatesque, ramenée du Tonkin et de Madagascar dans l'île de Ouessant, s'est mise à maltraiter les filles de la pluie comme de pauvres Tonkinoises et de pauvres Malgaches. Un roman sur Ouessant, ses filles et cette soldatesque, Monsieur, avait obtenu le Goncourt 1912, je me demande par quel miracle. Le miracle fut vite escamoté et, de nos jours, Béatrice Beck, qui est de la série6, prétend que c'était un fort mauvais Goncourt. Que je vous dise, puisque j'y suis, la malencontreuse gloire de ce Français neutre comme nous, quand votre Barrès ou un pareil, pour ne pas parler de l'écolier Massu7 qui l'a lu alors, faisait de Maria Chapdelaine un succès de l'édition française, trop bouché pour percevoir, sous le roman, la supplique de Hémon à sa soeur Marie-Maria pour qu'elle prenne Lydia à la maison, la petite fille de trois ans qu'il avait eue d'Elle-Ella, comme il est écrit dans Monsieur Ripois, sa petite fille orpheline dans la ville de Londres.

Monsieur, qui pouvez relire un Barrès illisible et ignorez les romans londoniens de Louis Hémon, Colin Maillard, écrit au crayon dans des cahiers d'écolier, romans qui n'ont pas vieilli et sont oubliés, comment comprendriez-vous les Français neutres du Duché, d'Acadie et du Canada. Vous êtes comme ces Algérois, nés dominateurs, que vous nous envoyez et qui, bien que ce soient de pauvres gens en nostalgie d'une lumière perdue, flairant en nous l'Algérien, passent contre nous. Et pourtant, le soleil sur la neige a plus de lustre qu'à Oran. Ces étrangers ne sont rien dans l'admiration qu'on a ici pour un roman de Camus et qui s'intitule L'Étranger. Notre point de vue permet d'en saisir la supplique cachée, le sens prémonitoire qu'il avait à sa parution: cet étranger était-il tellement en avance sur son pays?

Toutes ces implications, Monsieur, affectent ma prose. Un titre de livre, les Contes du pays incertain, le montre. Un peu comme dans Proust, la peur de perdre me fait aimer, et, dirais-je, tout en douceur et patience à cause de ma filiation qui, passant par l'Acadie perdue, me rattache au Duché, ayant pour capitale Caen et non Rouen, où l'on fut, entre le quatorze et le dix-septième siècle, neutre comme moi.

Nul ne nous ne demande

Lance, picque ou harnois.

Nous jouons des hautbois

Qui sont doux comme voix...

Chantons une chanson

Qui soit cointe et jolie8.

D'une part, on houspillait l'Anglais, buveur de bière quand on buvait le pommé et le clairet, qui avait la coue au chignon et volait des poules au pouillier en traversant le Duché; si l'on devenait injurieux, cet Anglais n'était plus que prête-nom de l'usurier. D'autre part, on faisait des mamours au roi de France, gentil roi par-ci, gentil roi par-là; seulement, quand Louis XII lance ces lansquenets sur le Duché, la haine éclate dans la chanson normande: «Cuidez-vous par obstination / Mettre sous pieds de Caen la bonne ville / Que de long temps a la liberté civile? Vous êtes ords, puans, Fuyez-vous-en!» Tels les juifs d'Espagne, coincés entre Maures et Chrétiens, y trouvant un moyen d'être qu'ils perdront à la fin de l'affrontement, l'antagonisme anglo-français gardait à Caen sa liberté civile; et cette bonne ville après avoir longtemps instruit la magistrature des îles anglo-normandes, marche avantagère d'Angleterre alors que le Duché se considérait marche avantagère de France, nous baille encore au Québec et Canada votre bac français qui autrement n'aurait point cours. La réunion de la France et de l'Angleterre, lors des deux dernières guerres, nous a jetés à contre-coeur dans les armés anglaises, de quoi vous ne cessez de vous congratuler, preuve que vous ne comprenez rien à notre façon d'être, à cette neutralité qui n'est pas facile. Les habitants de Honfleur l'ont su, déportés comme nos cousins acadiens, en 14159. Mais justement, cette difficulté donne ce que vous avez pris pour de la ruse et qui n'est que compréhension et humanité. Le pommé et le clairet sont bus comme aujourd'hui le chanvre fumé: «Hélas! que fait un pôvre ivrogne? Il se couche et n'occit personne, ou bien il dit propos joyeux... » Il dit même la misère des aventuriers, tant de France et d'Angleterre, qui l'ont fait souffrir:

Tout aussitost qu'aye gaigné

argent,

Au cuir, au poil, alloye grant

allure.

Vieillesse m'a donné de sa poincture;

Je ne puis remettre à labourer

Ce poyse moi; si ne vient quelque bonne adventure

Il me faudra la guerre abandonner.

Monsieur, le monde deviendra peut-être pacifique. En cette éventualité, sans guerre, sans néo-colonialisme, ce sera à votre tour de devenir Français neutres. Alors peut-être comprendrez-vous mieux les Normands, les Acadiens et les Québécois qui, sans gloire et sans à propos, du moins par rapport à une conjoncture venue de loin jusqu'aujourd'hui, vous auront précédés... Au point où nous en sommes ici, au Québec, en l'ancien Canada, nous cherchons la solution de continuité qui donnera suite à un passé dont témoigne mon écriture. À la rigueur, contre quittance de toute dette, on vous rendra cette langue que l'on vous doit.

Quand je party de mon village

Guère n'appréhendais

D'aller vestu de pied en cappe

Muet comme un Englais.

***

- 1. Ferron emprunte ce surnom de «Da Nobis» aux vieilles chansons normandes qu'il cite à la fin de ce texte. Il désigne «celui qui nous a donnés», le traître qui a livré la ville de Boulogne aux Anglais, en 1544.

- 2. Julien Chouinard (1929-1987), juge à la Cour suprême. En 1970, alors secrétaire général du Conseil exécutif du Québec, il aurait rédigé la lettre du gouvernement Bourassa demandant la promulgation de la loi des mesures de guerre.

- 3. Maurice Schumann (1911-1998), fondateur du Mouvement républicain populaire (MRP), parti de la démocratie chrétienne, divisé au sujet de la guerre d'Algérie.

- 4. Giorgio La Pira (1904-1977), catholique convaincu, membre du Parlement italien et maire de Florence.

- 5. En 1969, l'adoption du «Bill 63» par l'Union nationale avait confirmé aux parents le droit de faire instruire leurs enfants dans la langue de leur choix (le français ou l'anglais).

- 6. En 1912, André Savignon (1878-1947) a gagné le prix Goncourt pour Les Filles de la pluie; Béatrice Beck, en 1952, pour Léon Morin, prêtre.

- 7. Jacques Massu (1908-2002), général, défenseur de l'usage de la torture durant la guerre d'Algérie.

- 8. Extraits de chansons normandes et de «vaux-de-vire» (vaudeville) du XVIe siècle recueillies par Olivier Basselin. Cointe: belle; coue: queue; pouillier: poulaillier; cuydez: croyez; ords: ordures.

- 9. En 1415, durant la guerre de Cent Ans, les habitants de Honfleur furent déportés par les Anglais.