MCML: Vitalité

On fait souvent le portrait du petit libraire de quartier passionné des livres. S'il tend à disparaître avec l'invasion des grandes chaînes, le représentant, maillon essentiel et méconnu de la chaîne du livre, est toujours au poste.

«Avec 2700 à 3000 nouveautés par année, on ne peut pas tout présenter aux libraires; il s'agit de présenter les bons titres», lance au Devoir Jean-Pierre Carrier, représentant chez Flammarion, qui représente auprès des librairies quelque 75 éditeurs, dont Flammarion Québec, Les Éditions La Presse pour le Québec, Casterman et J'ai lu pour l'Europe, d'où sont issus ses principaux fournisseurs. «Et c'est sans compter la gestion du fond, qui reste colossale» ajoute-t-il au sujet des collections et ouvrages intemporels, comme les Tintin ou les GF, et des nouveautés qui durent.

«Mon rôle consiste essentiellement à mettre le bon livre dans les bonnes mains», explique celui qui retrouve dans ce métier le même plaisir qu'il a éprouvé à titre de libraire pendant plusieurs années. Ce minutieux travail d'élection devient d'autant plus essentiel qu'il se publie de plus en plus de livres à l'heure des nouvelles technologies informatiques.

Il parcourt ainsi tout le territoire montréalais ou presque, soit quelque 250 librairies, plus une bonne part de la Montérégie jusqu'à l'Estrie. Ses clients le reçoivent à des fréquences diverses, bimensuellement ou trimestriellement, selon qu'il s'agit d'une librairie spécialisée ou générale, et en fonction de son roulement. Les mêmes fluctuations s'appliquent à la durée de chaque visite, qui peut durer d'une petite demi-heure à trois heures, en fonction notamment du «pointage» à accomplir, soit la détermination des titres manquants dans le fond de roulement du libraire. Si cette tâche tend à s'informatiser, il reste beaucoup de librairies où le pointage se fait physiquement, en déambulant dans les rayons.

«C'est une délicate équation entre les livres, les éditeurs et les clients à visiter; il s'agit toujours de trouver un équilibre entre qualité et quantité», décrit pour sa part Stéphane Masquida, directeur commercial des Messageries ADP, premier diffuseur et distributeur de livres de langue française au Québec, qui représente plus d'une centaine de maisons d'édition d'ici et d'ailleurs, dont les Éditions de l'Homme, VLB et Albin Michel.

Par ce jeu d'équilibriste et de devin littéraire, le représentant tente aussi de minimiser les retours de livres, réalité inquiétante puisque le taux se maintient à 25 % environ depuis des années. Les libraires ont le privilège de retourner les invendus pendant

12 mois sans pénalité, précise M. Carrier, qui fera tout pour que le libraire n'ait pas à exercer ce privilège.

Un réseau bien développé

Un quart des livres se voient ainsi boudés par les acheteurs, trop rapidement retirés des rayons par les libraires, ou acheminés en trop grande quantité. À moins qu'il ne s'agisse d'une surproduction de livres, discours de plus en plus répandu dans le milieu?

«C'est [la surproduction de livres] un faux débat, tranche Stéphane Masquida. Si on en produit davantage, c'est qu'on peut en produire davantage parce qu'il y a une vitalité culturelle et économique, et qu'il y a des auteurs qui veulent écrire. Que vous produisiez 100 ou 1000 livres par année, vous aurez toujours à peu près le même pourcentage de qualité et de déchet.»

Plutôt optimiste, il rappelle que le livre s'est nourri de toutes les récentes évolutions technologiques, de la télévision à Internet, pourtant perçues à l'origine comme des menaces à sa survie. Or, s'il a dû s'ajuster, le livre est loin d'être mort pour autant. Statistique Canada relevait d'ailleurs que les oeuvres écrites et imprimées représentaient le secteur des biens culturels de loin le plus actif dans l'import-export au pays en 2003.

Mais qu'en est-il de la diffusion du livre québécois? «La diffusion est très bien assurée sur le marché québécois, assez bien sur le marché canadien et plus difficilement à l'exportation», résume M. Masquida. Fondé en 1958, ADP (pour Agence de distribution populaire), secteur diffusion, compte quatre équipes de représentants pour couvrir l'ensemble des quelque 250 librairies du Québec, en plus de ceux qui desservent l'Ontario, le Manitoba et le Nouveau-Brunswick, où l'on trouve d'importantes communautés francophones.

Le directeur commercial estime que le réseau de diffusion du Québec est plutôt bien développé. Bien sûr, les librairies des régions plus éloignées et moins densément peuplées, comme en Gaspésie, n'offrent pas un assortiment de livres comme on en trouve à Montréal. «Pour cela, il faut une volonté qui dépasse celle des acteurs privés, il faut une volonté politique, dit-il. Mais globalement, dans toutes les régions administratives, vous êtes certains de trouver de bonnes librairies qui desservent une zone d'achalandage plus ou moins large.»

Outre la tâche d'assurer la disponibilité du livre à son public cible par l'intermédiaire du réseau de librairies, d'autres défis attendent les diffuseurs. «Il faut développer sa présence dans la société via les bibliothèques, qui sont plutôt mal pourvues, et dans le cadre des communications en général.» Il cite l'exemple de l'émission Tout le monde en parle, qui traite presque chaque semaine de sujets liés aux livres. Parallèlement, les salons du livre jouent un rôle essentiel dans la diffusion en créant de l'animation autour du livre et des auteurs dans quasiment toutes les régions. «Il faut continuer d'améliorer cette dynamique.»

Dans l'ensemble, grâce à la professionnalisation des acteurs du milieu au cours des dernières années, «il y a une vitalité extraordinaire du livre francophone au Québec», conclut-il. Une conjoncture qui ne peut que promettre de meilleurs lendemains à la diffusion hors frontières, encore difficile aujourd'hui malgré de bons coups.