MCML: Des livres par milliers

Le problème des éditeurs ne serait pas tant la surproduction que la dispersion du marché. Le président de l'Association nationale des éditeurs de livres explique.

La réflexion revient souvent dans les discussions touchant l'état de santé de l'industrie du livre au Québec: plusieurs estiment qu'il se publie ici beaucoup trop d'ouvrages annuellement pour ce que la population est capable d'absorber, généralement plus de 4000 nouveaux titres par année. Mais pour Gaston Bellemare, nouveau président de l'Association nationale des éditeurs de livres, le problème est ailleurs. Ce n'est pas tant l'offre qu'il faut diminuer, dit-il, mais la demande qu'il importe de stimuler.

«Le gros problème des éditeurs, c'est qu'il y a au Québec et au Canada un déficit de population immense, analyse M. Bellemare. Et ça coûte cher de produire des livres dans un pays de "bungalows".» Le directeur des Écrits des Forges, entré en fonction à l'ANEL en septembre dernier après le départ de Denis Vaugeois, illustre la problématique en comparant qu'avec un seul billet de métro à Mexico, un éditeur a un accès théorique à plus de 20 millions de personnes. «Au Canada, ça va prendre 20 billets d'avion pour rejoindre le même groupe. Si on vivait tous en milieu urbain, on arriverait peut-être à survivre culturellement, mais dans les conditions actuelles, c'est très difficile.»

Un acte de foi

Car le simple fait d'éditer au Québec relève de l'acte de foi. Le rapport intitulé L'état des lieux du livre et des bibliothèques, dévoilé en septembre par l'Observatoire sur la culture et les communications du Québec, indique notamment que, si les revenus totaux des éditeurs au Québec ont augmenté entre 1994 et 2001 (dernière année étudiée) de 372 à 390 millions de dollars, les marges bénéficiaires ont par ailleurs constamment rétréci, au point où elles sont carrément négatives dans certains secteurs. En dollars courants, l'augmentation représente 0,7 %, soit bien en deçà de l'inflation: au final, on conclut que la croissance apparente représente plutôt une baisse annuelle moyenne de 2,6 %.

Grâce aux subventions gouvernementales, l'industrie du livre arrive tout de même à se maintenir. Sauf que, si elle publie toujours davantage (entre 1989 et 2002, le nombre de titres publiés a bondi de 2757 à 4362), les tirages demeurent microscopiques (moyenne de 500 livres imprimés pour la poésie, 2000 pour un roman). En novembre, dans Le Devoir, l'ancien éditeur Alain Stanké faisait état de sa crainte de voir un jour cette industrie compter davantage d'artisans du livre que de lecteurs...

Gaston Bellemare refuse néanmoins de dire que le Québec publie trop pour ses capacités de consommation. «Il n'y a pas assez d'acheteurs», dit le président de l'ANEL. Il explique en insistant sur le fait qu'une meilleure promotion aiderait grandement. «Nous n'avons actuellement que 40 % de l'espace en librairie. Si nous avions 90 %, il y aurait un marché. Et ce serait possible de le faire avec de la volonté politique: il y a bien des quotas sur la musique anglophone, pourquoi pas aussi dans les librairies?»

«Le manque de visibilité est un problème fondamental et si on le règle, on va régler beaucoup de choses. Pour que les Québécois soient plus en contact avec leurs livres, il nous faudrait un soutien financier encore plus fort [selon l'ANEL, le gouvernement fédéral a perçu 84 millions de taxes sur les ventes de livres réalisées au Canada en 2003, mais n'a réinvesti que 36 millions], ce qui permettrait de faire une meilleure mise en marché», explique Gaston Bellemare, qui reconnaît que les éditeurs «seront toujours à la remorque des subventions».

Coûts à la hausse

À l'heure actuelle, 40 % du prix de vente d'un livre est remis au libraire, le distributeur reçoit pour sa part 17 %, l'auteur 10 %, et l'éditeur un tiers pile. «Souvent, un livre qui rapporte 3,30 $ à l'éditeur aura coûté deux dollars à imprimer, indique le président de l'ANEL. Il faut tout couvrir avec le reste — l'infographie, les corrections, etc.»

Pour contrer l'augmentation des coûts de production, l'idée d'augmenter le prix de vente n'est pas à retenir, croit néanmoins Gaston Bellemare. «Les livres sont déjà chers au Québec. Il ne faut pas décourager le lecteur.» Il estime plutôt important de stimuler le marché par d'autres moyens. Entre autres options: l'exportation. «C'est essentiel d'être présent dans le monde, d'élargir nos marchés. Et pour réussir là, il n'y a qu'une façon de procéder, c'est d'être visible, de participer à beaucoup plus de foires internationales que la quinzaine qu'on fait actuellement.»

Difficultés ou non, Gaston Bellemare n'abandonne pas: «On ne fait pas ça pour gagner sa vie, on le fait pour ne pas la perdre, c'est autre chose.»