MCML: La jeunesse sollicitée

La littérature jeunesse a pris tant d'ampleur en 30 ans que nombreux sont ceux qui affirment que le marché craque, déborde de partout, qu'il est arrivé à son point de saturation. On entend ce discours depuis quelques années déjà.

Le secteur jeunesse, reconnu comme l'un des plus dynamiques de la littérature pour ses animations, le nombre de ses productions (458 livres jeunesse québécois recensés par Communication Jeunesse l'an dernier), ses événements littéraires originaux, ses chiffres de vente et le nombre de ses maisons d'édition, ne cesse d'attirer de nouveaux joueurs.

Pour ces nouveaux venus, cette année qui couronne Montréal comme «capitale mondiale du livre» (MCML) sera-t-elle une occasion de se déployer, ou un encouragement qui tombe à propos?

Martin Larocque, comédien, conférencier et maintenant éditeur jeunesse, en était encore, avec sa conjointe Jennifer Tremblay, aux démarches fondatrices des Éditions de la Bagnole (trois premiers albums en novembre 2004) lorsque les échos de la manifestation à venir sont venus lui chatouiller les oreilles. Trop tôt.

«Quand on est jeune éditeur, on marche en regardant ses pieds. J'en suis à découvrir le b. a.-ba de l'édition.» Alors les appels de projet l'ont laissé plutôt froid. Et le discours de saturation du marché? Les seuls indices de ce discours lui sont venus d'une auteure jeunesse bien connue qui assistait à la même conférence que lui (celle de Lurelu) et qui a crié à la folie en apprenant son intention.

Tout de suite après, toutefois, l'éditeur et auteur Robert Soulières lui propose son aide. «N'importe quand», dit-il. Et non seulement a-t-il tenu parole en guidant Martin, comme il l'a fait pour d'autres nouveaux venus, dans les méandres des astuces éditoriales, mais encore a-t-il pris les devants en lui téléphonant quelques fois: «Tu dois être rendu à telle étape, non?»

Martin Larocque se réjouit du climat de franche camaraderie qui règne dans le milieu: à chaque étape, les portes s'ouvrent toutes seules. «Les gens sont très "confrères", dit-il. Il n'y a pas vraiment de compétition. Le marché n'est pas du tout saturé, il n'est pas développé! Rien n'est fait encore! Il faut créer des événements, en parler... et se démarquer.»

Les couvertures d'album de La Bagnole, très dépouillées, sans titre, sans nom d'auteur, sans mots quoi, ne mettant en évidence qu'un personnage à qui l'enfant, qui ne lit pas encore seul, peut s'attacher immédiatement, parlent elles-mêmes de faire les choses autrement.

En attendant, il se réjouit pour MCML, bien plus en son nom personnel qu'en tant qu'éditeur, et il continue d'assurer seul la distribution de ses livres, de librairie en librairie, en faisant la promotion du «covoiturage», soit la lecture partagée, faite par un grand pour un petit.

Au carrefour

Les Éditions Imagine, filiale de Télé-fiction inc., fondées en 2004 par Claude Veillet, producteur, évoluent dans un carrefour de création incluant trois secteurs: la télévision (Cornemuse, Dominique raconte), le cinéma (les deux Mademoiselle C., Le Survenant) et l'édition jeunesse.

L'arrivée de Dominique Demers à titre d'associée a redéfini leur mission: publier des oeuvres de chez nous pour les jeunes d'ici et d'ailleurs: des projets de contes classiques revisités, des inédits québécois, et aussi une vitrine pour les livres provenant des autres coins du monde. Les cinq premiers albums, dont une coproduction avec le géant Gallimard, sont lancés à l'occasion du Salon du livre de Québec en avril.

Chez Imagine, on se réjouit comme ailleurs de l'arrivée de MCML sans en connaître ni les retombées, ni les projets pour le lectorat enfant. Quant à l'idée d'un marché surchargé, l'exigence de l'éditrice et sa connaissance de l'édition, jumelées à des noms aussi respectés dans le milieu que Carole Tremblay, directrice adjointe, Mireille Levert, directrice artistique, François Gravel, auteur, Steve Beshwaty, Marie-Louise Gay, illustrateurs, constituent à eux seuls l'assurance de la maison.

L'Isatis, autre maison d'édition à faire ses premiers pas l'année dernière dans l'arène jeunesse, s'est faufilée, avec sa collection «Ombilic», dans un créneau particulier. «Des documentaires humoristiques informant les enfants sur leur corps et la santé, ça n'existe pas au Québec», dit l'éditrice et auteure Angèle Delaunois. Lorsqu'on lui parle du coût des documentaires en regard d'un si petit public québécois, elle s'enflamme: «Pas si petit que ça! Ça concerne tout le monde! Finalement, les mamans et les papas apprennent aussi dans nos livres et les lisent en même temps que leurs enfants, par intérêt.» Et elle énumère: «Les rhumes, les pets, les rots, les allergies, l'obésité, les otites... Tous nos livres de cette collection sont supervisés par un médecin.»

Les collections «Korrigan», contenant des contes traditionnels du monde, et «Tourne-pierre», proposant des textes de création illustrés de façon plutôt traditionnelle, sont également produites par la maison. Là non plus, on n'a pas de projets ou d'activités reliés à MCML.

Sandra Gonthier, directrice générale de la corporation MCML, en explique la raison: «Notre intention était et est toujours de proposer des projets stimulants pour encourager la lecture chez les jeunes. Les idées de projet sollicitées parmi les éditeurs étaient trop pointues, du type: faire la promotion d'un titre dans un milieu donné tel jour.» MCML visait plus large. Et par-dessus tout, on n'a aucune nouvelle des demandes de subvention adressées aux ministères de l'Éducation et de la Famille.

Alors on n'a pas eu d'autre choix que de reporter à septembre prochain toute annonce de projet. La Ville de Montréal mènera quelques actions ciblées dans ses terrains de jeux cet été. En outre, on prépare un colloque/forum sur la lecture qui aurait lieu en octobre. Et il y a l'exposition organisée par Communication-Jeunesse au Château Dufresne: 100 % Audace. Rien d'autre pour le moment. À ce jour, c'est une bien petite année en perspective pour une littérature de cette envergure!