MCML: Futurs auteurs

Naît-on écrivain ou le devient-on? Avec l'essor des profils de création littéraire dans les universités, on aurait tendance à opter pour la seconde option. Mais à l'heure du vedettariat instantané, il est bon de rappeler que la création littéraire en ces lieux cherche d'abord à élargir la culture des étudiants, tout en aiguisant leur fibre créatrice.

«On ne forme pas des écrivains, tranche Christiane Lahaie, professeure spécialisée dans les arts narratifs au département de littérature de l'Université de Sherbrooke (UdS). Les cours de création ne sont pas des cours ordinaires. Ce sont des cours de lecture et d'écriture, mais d'un autre point de vue. C'est-à-dire qu'on incite l'étudiant(e) à expérimenter la création de l'intérieur: plutôt que de lire des livres et de les analyser, il s'agit d'essayer d'en écrire. Pour moi, c'est une autre façon d'entrer en contact avec l'objet littéraire.»

Parce qu'avant d'écrire, encore faut-il apprendre à lire, à questionner, voire à faire dialoguer les textes des grands auteurs. Alors quand elle entend des jeunes de 21 ans dire qu'ils ne veulent pas lire pour ne pas se laisser contaminer, Christiane Lahaie se désole...

N'est-ce pas paradoxal d'enseigner la création littéraire à l'université? «En danse, en arts, etc., on n'a jamais de problème avec cela, mais quand on arrive en littérature, soudainement il y a des gens qui disent que ça ne s'apprend pas, note André Carpentier, professeur à l'UQAM. Ils ont raison. Cependant l'université offre ce qu'elle est: un lieu de réflexion. Elle essaie de reconnaître ceux qui ont un talent et d'activer un processus de maturation. Nos finissants ont joint la pratique littéraire à leurs cours d'histoire et de théorie. »

Reste que, même si elle ne constitue pas un passeport direct pour le métier d'écrivain, la création littéraire a tout à voir avec celui-ci. «On ne peut pas s'empêcher de chercher l'écrivain derrière l'étudiant», affirme M. Carpentier. «Ça éveille les étudiants à ce qu'exige le métier d'écrivain, souligne plus prudemment Mme Lahaie. Devenir écrivain, c'est complexe, c'est développer un ton, un regard sur la vie...» D'ailleurs, le parcours universitaire vient souvent déboulonner les vieux mythes qui hantent les étudiants. Ceux-ci constatent par exemple qu'un roman ne se résume pas à une psychologie des personnages ou, à l'inverse, à un exercice de style.

Cette double exigence de la création littéraire, de formation et de stimulateur de talent, à la fois théorique et pratique, se reflète dans la manière de l'enseigner. «D'une part, on amène l'étudiant à réfléchir — sur les formes, les influences ou l'engagement littéraires [dans le cadre des séminaires] —, et d'autre part, on l'accompagne dans ce qu'il veut et peut écrire», précise M. Carpentier. Il cite à titre d'exemple le premier roman qu'un auteur n'a jamais publié. «Parfois, c'est ce que les gens viennent écrire chez nous.»

Cours à la carte et profils

La plupart des départements littéraires des universités (Laval, Montréal, Sherbrooke, McGill, Concordia) offrent depuis une vingtaine d'années des ateliers de création à la carte dans le cadre du baccalauréat en études littéraires. L'UQAM fait toutefois exception. Elle est la seule université à offrir un profil (ou un certificat) en création littéraire dès le premier cycle, avec quatre professeurs qui s'y consacrent principalement. Pour le reste, ce n'est qu'aux cycles supérieurs que les étudiants peuvent circonscrire leur champ de travail à la création. Certains n'offrent que la maîtrise en création (McGill, Montréal), d'autres offrent aussi le programme de doctorat (UdS, UQAM), les mémoires et thèses consistant largement en un travail de création doublé d'une réflexion sur l'écrit. À McGill, où environ 25 % des étudiants en lettres à la maîtrise se destinent à la création littéraire, le seul cours offert au bac est maintenant ouvert aux autres facultés. «Des médecins, des avocats se découvrent un talent, note le professeur Yvon Rivard. C'est à suivre...»

La fièvre du creative writing

L'UQAM fait encore bande à part pour le doctorat, qui se compose essentiellement d'une réflexion qui peut s'accompagner d'une création. Le modèle uqamien semble bien fonctionner puisque, depuis quelques années, le programme de maîtrise est contingenté. Vingt-sept étudiants se sont inscrits à la maîtrise pour septembre prochain. L'institution n'en accepte que douze par session. De nombreux écrivains, dont Lise Tremblay (La Héronnière), le créateur des Bougons François Avard et l'auteur Jean Pierre Girard, ont été formés à l'UQAM.

La popularité de ce profil va aussi croissant à l'UdS, qui a vu naître les premiers cours de création littéraire dans les années 1970, à l'instigation de Joseph Bonenfant. «La création littéraire a une grande popularité en ce moment», constate Mme Lahaie. Les trois quarts des étudiants qu'elle dirige ont opté pour la création littéraire. L'institution s'apprête d'ailleurs à enrichir son équipe de professeurs de création — elle en compte actuellement deux —, à revoir l'intitulé des programmes et des cours qui doubleraient en nombre, passant de trois ateliers à six. Même le nom du département pourrait changer.

En explosion sur les campus universitaires américains où sa tradition est plus fortement ancrée, la fièvre du creative writing se répand donc jusqu'ici, chez les étudiants. Mais plusieurs professeurs s'opposent à cette forme d'enseignement à l'université, ainsi que le soulignait la professeure Catherine Mavrikakis du département d'études françaises de l'Université de Montréal dans une entrevue accordée le mois dernier à Livres d'ici. «L'universitaire est devenu une espèce de professionnel dans son domaine, il est maintenant très spécialisé. L'intellectuel universitaire ne peut presque plus parler de tout, écrire sur tout, être à la fois essayiste et romancier. Donc, il est de moins en moins en accord avec un concept bâtard comme la création littéraire à l'université.»

Qu'est-ce qui attend les cohortes de finissants (une cinquantaine chaque année, selon nos estimations)? «Ce n'est pas tout le monde qui devient poète ou écrivain, confie M. Carpentier. On les retrouve partout dans la société où l'on engage des gens qui savent penser et écrire.» Bref, une formation comme une autre dans le merveilleux monde des sciences sociales et humaines, avec cette petite étincelle en plus, un supplément d'âme, un «luxe», dira Mme Mavrikakis, pour envisager son avenir personnel et professionnel.