MCML: 43 000 livres !

Dans le domaine de l'édition, la lutte est féroce. Dure époque pour les maisons spécialisées dans la littérature populaire, qui doivent affronter les «best-sellers» mondiaux et leurs rouleaux compresseurs promotionnels. Point de vue d'une éditrice.

«Je ne connais pas une industrie qui sort 43 000 nouveautés par année. Et ça, c'est le nombre de publications qu'a reçues un libraire en livres francophones — traductions comprises et tous genres confondus — l'an dernier, lance avec un certain soupir Johanne Guay, éditrice et directrice chez Libre Expression. Il s'agit en fait d'un beau débat. Car, sur ces 43 000, les Québécois en publient combien? "Une couple" de mille. C'est donc dans ce contexte qu'on se bat, nous, les éditeurs de littérature grand public, contre les Dan Brown [Code Da Vinci] et J. K. Rowling [Harry Potter].»

Comme le marché en général, celui des «best-sellers» s'est donc mondialisé. Pourtant, au fil du temps, le tirage des livres a baissé. «Chez Libre Expression, par exemple, il y a quelques années, on n'imprimait pas de romans "en bas" de 3000. Maintenant on en imprime quelques-uns "en bas" de 2000», souligne-t-elle. En contrepartie, le nombre de titres, lui, a augmenté. L'offre s'est donc considérablement accrue sans que la demande ne suive le rythme. «Les gens lisent autant, mais ils ont une telle offre que leur choix se répartit sur plus de titres. Ce n'est pas plus compliqué que ça!», exprime-t-elle.

Dans un contexte où il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus, certains éditeurs ont décidé de tenter de renverser la vapeur en commandant à leurs auteurs des livres ou des séries de livres se mariant presque parfaitement aux tendances littéraires de l'heure. L'éditeur des Éditions Les Intouchables, Michel Brûlé, ne s'est jamais caché d'avoir commandé la série «Amos Daragon», qui se veut un mélange entre Harry Potter et Le Seigneur des anneaux.

Mais pour sa part, Mme Guay ne privilégie aucunement cette approche. Elle tient à dire qu'elle «ne dicte pas les normes» que doivent suivre les auteurs. Celles-ci sont davantage «dictées par les mouvements de foule. Chez Libre Expression, on n'a jamais commandé un roman. Moi, ça ne me vient pas à l'idée. Je pense pour ma part qu'il faut plutôt développer beaucoup de choses».

Ce qui rejoint la définition qu'elle se fait de ce que doit être la littérature populaire, soit une littérature qui catalyse un nombre considérable de genres littéraires: polar, science-fiction, littérature jeunesse, livres pratiques, etc. Du même coup, Mme Guay souligne l'importance que ce style revêt dans l'univers du livre. «Il s'agit de faire des livres et de rendre la littérature accessible au plus large public possible. Cela ne veut pas dire que tel genre littéraire est favorisé. Libre Expression, par exemple, a tout essayé — sauf peut-être un peu de poésie», explique Johanne Guay. Il s'agit donc, au dire de cette dernière, d'une littérature qui englobe une masse d'ouvrages relevant aussi bien du secteur de la fiction que des livres pratiques, en passant par les ouvrages de réflexion grand public.

Dans cette optique, l'éditrice entrevoit le rôle de l'éditeur de littérature populaire. «Fille de télévision», elle se perçoit comme une réalisatrice de la littérature. «Mon métier d'éditeur, c'est de savoir trouver ce qui va plaire au public et d'amener ce dernier ailleurs, vers de nouveaux horizons, vers de nouvelles tendances ou réflexions», confie-t-elle.

Toujours selon Johanne Guay, la littérature grand public sert de porte d'entrée à de nouveaux genres. Ce fut le cas pour le «suspense», l'horreur, le policier, qui connaissent désormais un certain succès dans la province. Ces genres ne relèvent plus uniquement de la «chasse gardée anglo-saxonne». «Maintenant, au Québec, on a des auteurs qui en font et des éditeurs qui se spécialisent dans le genre», souligne Mme Guay. C'est le cas des Éditions Alire qui, depuis leur création en 1996, ont su trouver le souffle nécessaire à la prolifération du genre.

Mélange des genres

Quant à la littérature utilitaire, que plusieurs préfèrent rebaptiser «livres pratiques» afin d'éliminer toute connotation péjorative, elle connaît un succès évident et indéniable. Comme en fait foi le genre à l'honneur lors de la dernière édition du Salon du livre de Montréal — la littérature culinaire —, l'intérêt de la population québécoise pour ce type d'ouvrages est grandissant. Mais comment peut-on circonscrire ce type de littérature qui relève davantage d'une catégorie fourre-tout que d'un genre particulier? «Là, on suit la mode. Par exemple, il peut y avoir 42 livres sur le soja et 52 livres sur la manière de faire des chandelles qui paraissent en une année. En fait, le livre pratique repique quasiment tout dans les magazines — car cette mission, je trouve qu'elle incombe avant tout aux magazines». Mme Guay croit que cette vague de publications prend son origine à l'intérieur de la culture anglo-saxonne, particulièrement de la culture américaine.

Finalement, lorsqu'on l'interroge sur les préjugés qu'entretiennent certaines élites littéraires à l'égard de la littérature populaire, l'éditrice répond: «La critique envers le populaire existe dans tous les secteurs culturels. Je crois que la littérature grand public a un rôle important à jouer. Et de plus, le public n'est pas con. On ne peut rien lui imposer. Au bout du compte, c'est lui qui décidera de ce qui sera un succès.»