MCML: Venus d'autres cultures

Dans un espace national jadis homogène, ils n'ont pas toujours été compris. Pourtant, l'identité cosmopolite urbaine s'est bâtie avec eux. Il revient à Régine Robin d'avoir donné l'un des plus saisissants portraits de société tracé par une écrivaine migrante, dans «La Québécoite» (1983). Place aux migrants.

Les années 1990 ont vu cette écriture nomade s'affirmer. La réalité d'un territoire partagé entraînait de nouveaux regards sur les mentalités. L'italienne, cassant son ghetto culturel, a joué un rôle essentiel. Marco Micone et Fulvio Caccia, Bianca Zakolin ou Philippe Poloni y contribuent.

L'haïtienne continue de grandir, grâce à Émile Ollivier, Dany Laferrière, Georges Anglade, Gérard Étienne, Stanley Péan, Alix Renaud et Joël Desrosiers. D'autres souffles chuchotent dans leur ombre. Parfois, c'est pour conter; leurs noms? Marie-Célie Agnant et Joujou Turenne.

Du Maghreb, comment les nommer tous? Flora Bolzano ou Marie Cardinal, Serge Ouaknine et Salah El Khalfa comptent autant de talentueux collègues, avec les Libanais Pan Bouyoucas, Abla Farhoud, Nadine Eltaif et Wajdi Mouawad. D'Égypte, Mona Latif-Ghattas, Anne-Marie Alonzo, Andrée Dahan et Victor Téboul ont posé des marques. Georges Robert, Robert Malacci, Heidi Bouraoui glissent des voix tunisiennes à leur tour.

Fin des stéréotypes

Ils sont venus d'Amérique du Sud, souvent forcés: les écrivains chiliens Jorge Fajardo et Mauricio Segura; l'Uruguayenne Gloria Escomel; le Brésilien Sergio Kokis; le Mexicain Gilberto Flores Patiño; Lloyd Stanley Norris du Honduras. À leur immigration, toute la belle collection des auteurs mexicains et sud-américains traduits aux Allusifs s'ajoute désormais. L'ouverture des esprits ignore les frontières.

Ils venaient de très loin, poussés par les guerres, souvent par l'antisémitisme: Naïm Kattan d'Irak; Monique Bosco d'Autriche; Nazila Sedghi d'Iran; Alice Parizeau, Ann Charney, Tecia Werbowski et Brigitte Purkhardt de Pologne; Alain Stanké de Lituanie; Hans-Jürgen Greif d'Allemagne; Nazila Sedghi d'Iran. Serbes, Bulgares, Russes, Turcs, les voici côte à côte, réunis. Roumains, peu visibles, ils sont trop nombreux pour les nommer. Certains étaient juifs. D'autres non.

La roue de fortune les poussa à émigrer. Ying Chen, née en Chine; Ook Chung et Aki Shimazaki au Japon; Jacques Folch-Ribas en Espagne; André Marois en France; Helena Botchorichvili, en Géorgie; Aline Apostolska, en Macédoine; Kees Vanderheyden aux Pays-Bas; Mai Bach, au Viêtnam. Dans l'édition québécoise, on différencie aujourd'hui un Espagnol d'un Catalan comme Carles Duarte I Montserrat.

Quelques-uns, en petit nombre et isolés, transportent l'Afrique noire. Jean-Louis Grosmaire (Côte-d'Ivoire), Ata Pende (Congo), Abdias Nebardoum Derlemari (Tchad), Jean-Baptiste Somé (Burkina Faso), Pierre Bamboté (République Centrafricaine). Connaissons-nous nos voisins?

Qu'ont-ils eu en commun? Un projet, celui de faire vivre les quatre continents, d'où ils viennent, auprès de leurs concitoyens. Ce faisant, ils ont capté ceux à qui ils s'adressaient. Ils assument leur subjectivité, leur différence, leur savoir autre et parfois décalé. Tous ne sont pas transfuges et peu sont forclos.

La transculturalité n'est ni hybride ni mutante; elle participe à la vie culturelle québécoise mondialisée, soumise aux forces qui pressent son ouverture, autant que les déplacements. Si l'exil se transforme en domicile (pas très fixe), inversement, le raffermissement de la langue, depuis une quinzaine d'années, a permis une ouverture aux langues et aux pensées d'ailleurs.

Ils ont fait l'objet de cours, de recherches, d'essais, d'articles, d'entrées de dictionnaire. Sur ce plan, on ne distingue plus qui est né où. Qui contesterait que le dramaturge Jean-Marc Dalpé, né à Ottawa, est un ferment de culture québécoise? Car s'ils suscitent la curiosité, ils lèvent d'abord un mouvement de fierté. Ainsi, la photographie des «deux solitudes» a jauni.

Ils sont traduits. De l'anglais, d'abord. Mordecai Richler, Trevor Fergusson, David Solway et Leonard Cohen retournent à leurs pénates: on les a crus d'ailleurs, mais ils étaient nés ici. Neil Bissondath, de Trinidad et vivant à Toronto, Timothy Finley, Robertson Davies et Alberto Manguel sont également traduits, édités et lus à Montréal.

Qu'on ajoute à cette ronde les écrivains issus d'unions mixtes et d'une seconde génération de migrants: Lisa Carducci, partie en Chine avec ses origines italo-québécoises, Francis Catalano, le Nippo-Canadien Kerri Sakamoto, par exemple. On se fera alors une toute petite idée de la question.