MCML: Écrire en capitale

Afin de me mettre en appétit pour écrire cet article, je suis allée faire un tour chez Renaud Bray-Champigny. Je n'ai pas été déçue. Les choses s'améliorent pour les amateurs de chocolats fins, de thés fins, de poivres fins, de vaisselle, de pot-pourris odorants et de peluches d'enfant. On parcourt des kilomètres de non-livres pour atteindre, dans la partie la plus reculée d'un local immense, un certain corpus littéraire. Vous pensez si j'ai profité de cette longue marche pour tenter de débusquer mon dernier roman. Je ne l'ai pas vu, pas plus qu'il y a six mois, lors de sa parution. On m'a alors indiqué une petite section d'oeuvres québécoises classées par ordre alphabétique, au bas de laquelle se cachait le coquin. Félix lui tenait chaud.

Le raffinement culinaire grandissant des Québécois est-il proportionnel à la diminution de leur appétit intellectuel?

J'en conviens, il n'est pas élégant de parler ici de son propre livre. Je n'en ai d'ailleurs pas l'intention, j'ai eu ma part de fleurs. J'aurais voulu vous parler plutôt de cent auteurs excellents qu'on met régulièrement à l'index, ou de leur dernier livre qu'on pousse dans les recoins après deux jours de mévente, cent auteurs qui nous construisent une littérature, qui font preuve de grandeur en endurant le silence médiatique qui les accueille, cent auteurs qu'on humilie un peu plus à chacune de leurs publications et qui ne seront pas invités à célébrer «Montréal, capitale mondiale du livre». Certains d'entre eux ont pourtant beaucoup plus de talent que les «Capitaliens», ces autres auteurs qu'on promènera dans la «Capitale» et qui voudront nous mettre entre les mains les «meilleurs vendeurs» de l'année.

Pierre Renaud, l'affairiste de la chaîne Renaud Bray, disait à M'as-tu lu? qu'il faut «donner aux gens ce qu'ils demandent». Mensonge. Les gens ne savent pas ce qu'ils veulent ni ce qu'ils doivent demander, et M. Renaud le sait, sa «Liste des coups de coeur» dans La Presse le prouve, liste pathétique et dégradante, pour les lecteurs et pour les écrivains, qui indique aux gens les niaiseries qu'il faut vouloir acheter.

À Tout le monde en parle, on a invité l'éditeur des Intouchables à «ploguer» son propre roman jeunesse, dont la réimpression devait être en cours pour répondre à la cohue espérée. Or, les critiques avaient déjà signalé le livre comme un sommet de médiocrité. Question pour les comptables: un auteur qui vend 300 000 exemplaires de son livre a-t-il cent fois plus de talent que Marie-Claire Blais, qui, si elle a de la chance, vendra 3000 exemplaires de son grandiose Augustino et le choeur de la destruction?

Montréal, capitale mondiale du livre. Je veux bien, et même je ne peux qu'applaudir. Les cent auteurs ci-haut mentionnés en entendent parler à la radio, comme nous tous. Regarderont-ils la parade comme une mondanité qui ne les concerne pas, distraits par la fanfare et empêchés d'écrire? On promet des événements, dont le premier sera les fêtes d'ouverture à la Place des Arts. Il y en aura, des sourires et des chiffres, mais je prie très fort qu'on n'assiste pas alors au Festival des comptables.

Je suis née dans la Baie-des-Chaleurs, un pays où, historiquement, avec la complicité du clergé, les gouvernements ont exploité la nature à l'excès et découragé (ou interdit) la culture. Résultat, ils ont presque détruit la première, et la seconde continue de mal advenir. La Gaspésie se vide et s'appauvrit. Il en serait autrement si, depuis deux siècles et demi, on n'avait pas qu'investi dans la morue et les forêts. Mon grand-père savait à peine écrire, mais à ce jour je n'ai pas rencontré d'homme plus noble. Avec d'autres, il avait fondé la coopérative des pêcheurs, histoire de se libérer un peu des marchands. Honneur à ce grand repriseur de filets.

Et honneur à mes amis des cercles littéraires, professeurs, fonctionnaires et bibliothécaires, à ces missionnaires du livre qui nous invitent parfois dans la péninsule. Ce pays-là est sans librairie, ou peu s'en faut. À 13 ans, on achetait des livres chez Continental, un magasin qui offrait quelques classiques en poche sur un présentoir métallique aux allures de vigneau replié. On y trouvait Tolstoï, Camus et Steinbeck, on lisait à en mourir de bonheur. (Je suis entrée pour la première fois dans une librairie à 16 ans, chez Garneau à Rimouski. Petit, le cagibi, et bourré de livres du sol au plafond.) Trente ans plus tard, dans le village où j'ai passé mon adolescence, ce qui s'appelle pompeusement la librairie est un fourre-tout où l'on va s'acheter des bibelots, des limes à ongles, du savon à lessive et autres pot-pourris. Un Jean-Coutu à petite échelle où l'on offre quelques mètres de Danielle Steel. Je comprends et j'accepte qu'il en soit ainsi dans une région où les élus de naguère enseignaient à mépriser le livre et où les gens, peu nombreux, ne peuvent aujourd'hui faire vivre une vraie librairie. Mais à Montréal, j'insiste, le procédé nous humilie, le lecteur et moi.

Le peuple n'est pas petit, le peuple est toujours grand. Ce qui est petit, ce qui veut nous rapetisser, c'est le couloir d'ornières dans lequel on nous force à avancer, à regarder, c'est la misère intellectuelle dans laquelle nos grands-pères et arrière-grands-pères ont été tenus, manipulés, et qui s'est muée aujourd'hui en un besoin impérieux de s'éclater, de se taper sur les cuisses à la moindre mocheté humoristique. Ce qui est petit, c'est le contrôle de la pensée qu'exercent sur nous les gouvernements, les médias, les affairistes surtout, et qui détermine, dans le domaine du livre comme ailleurs, chaque geste que nous posons chaque jour.

Et ce sont les premiers ministres que nous élisons. En 2003, j'étais à l'Assemblée nationale pour assister à la remise des Prix du Québec. Après la séance en Chambre où les lauréats étaient présentés aux députés et ministres, Jean Charest n'a pas daigné faire un pas pour aller leur serrer la main. Attitude d'homme complexé devant ses propres trésors nationaux? Allez savoir. Des malins prétendent qu'on a les chefs qu'on mérite. Mensonge. Le peuple mérite de grandes idées, de grands livres et, si cela se peut, de grands gouvernements. Si on n'a pas de politique culturelle, c'est qu'on n'a pas de politique, dixit Michel Van Schendel. Le connaissez-vous?

Je m'adresse à chacun des cent auteurs. Que vous soyez à Montréal ou ailleurs, le silence qui vous entoure doit vous ramener d'urgence à l'écriture et aux idées. Vous doutez de vous-même, vous broyez du noir? C'est bon, le noir est propice. L'année qui commence (l'année de «Montréal, capitale mondiale du livre») sera pour vous une grande épreuve. Quand elle sera passée, nous verrons si vous avez résisté, nous verrons votre valeur. Après tout, vous êtes devenu ce que vous vouliez, un écrivain. Peu de gens deviennent ce qu'ils ont rêvé d'être. Durant les 12 prochains mois, pratiquez chaque matin l'exercice suivant. Fermez les yeux, imaginez-vous en comptable pendant cinq minutes. Ouvrez les yeux et soyez content, votre cauchemar est fini. Inventez un livre à la mémoire de votre grand-père.

Rachel Leclerc a fait paraître l'automne dernier Visions volées aux Éditions du Boréal.