Bertrand Russell - Les trois passions du bon génie

Le philosophe et mathématicien anglais Bertrand Russell, né le 18 mai 1872, est mort, presque centenaire, le 2 février 1970. Entre ces deux dates, il aura fait paraître quelque 70 ouvrages et des milliers d'articles, en plus d'avoir été au premier rang de multiples combats politiques d'avant-garde.

Plusieurs estiment à juste titre que ce personnage hors du commun a été à la fois le plus important philosophe du XXe siècle et un militant exemplaire. Et il y aurait sans doute encore plus de gens à le penser si ses textes n'étaient pas si scandaleusement peu traduits en langue française. Il faut donc savoir gré aux Presses de l'Université Laval de contribuer à la diffusion des idées de Russell.

En 1896 et 1897, les deux premiers livres que Russell fait paraître étaient, respectivement, un essai sur la social-démocratie allemande et un ouvrage sur les fondements de la géométrie. Tout au long de sa carrière, Russell publiera ainsi, côte à côte, des ouvrages techniques destinés à des spécialistes et des ouvrages s'adressant au grand public. Au total, l'oeuvre publiée correspond assez à ce projet que, tout jeune homme encore, il avait ébauché: «Je fis le plan d'écrire une série d'ouvrages de philosophie des sciences qui deviendraient de plus en plus concrets [...] et une série d'ouvrages portant sur des questions sociales et politiques devenant de plus en plus abstraits.»

L'oeuvre philosophique et scientifique de Russell est aussi vaste que complexe. Elle a, plus que toute autre sans doute, contribué à doter la philosophie analytique de son cadre, de ses outils et de ses problèmes propres. Des apports conceptuels aussi capitaux que la théorie de la dénotation, la théorie des types, le logicisme, l'atomisme logique — et j'en passe — font mesurer l'immensité de la dette contractée envers Russell par quiconque travaille au sein de cette tradition philosophique.

Le versant social et politique de l'oeuvre est tout aussi riche. Le bilan, ici, est à la fois celui d'un théoricien et d'un militant, puisque Russell, qui ne cessera d'écrire sur les questions sociales et politiques, s'engagera aussi dans l'action et en faveur de toutes les causes progressistes: pacifisme, démilitarisation, féminisme, suffrage des femmes, dénucléarisation, et ainsi de suite.

Son militantisme lui vaudra d'ailleurs d'aller à deux reprises en prison, durant six mois en 1918, pour pacifisme, puis, très brièvement en 1961, à l'âge vénérable de 89 ans, pour sa participation aux protestations pacifistes contre la prolifération nucléaire.

En 1967, et ce sera un de ses tout derniers gestes, Russell crée un tribunal pour juger les actes des États-Unis au Vietnam et le complexe militaro-industriel qui en profite: ce tribunal condamnera les États-Unis pour crimes de guerre. Au total, sa traversée du siècle, hostile au capitalisme comme au communisme, fait de Russell un compagnon de route des libertaires.

Grand public

Les trois textes présentés ici appartiennent au volet grand public de l'oeuvre. Prenons-les dans l'ordre chronologique de leur parution. Le Pouvoir date de 1938 et c'est un des écrits de théorie politique majeurs de Russell. Depuis qu'il a contemplé avec horreur l'enthousiasme martial et nationaliste de ses contemporains en 1914, Russell n'a cessé de méditer la nature et les limites du pouvoir politique. Dans ce livre ambitieux, il se livre à un attentif examen de la catégorie de pouvoir envisagée comme une sorte d'équivalent pour la sociologie du concept de force en mécanique. Trois thèmes y sont traités. D'abord, le rôle de l'opinion dans la création et la destruction du pouvoir; ensuite, le pouvoir au sein des organisations modernes; enfin, les moyens, éthiques, éducationnels ou autres, de dompter le pouvoir.

Dans les années 40, Russell est à ce qu'il nommera «l'apogée de sa respectabilité» — il obtient d'ailleurs en 1950 le prix Nobel de littérature. Il s'en inquiétera et dira avec son humour bien caractéristique: «J'avais toujours pensé qu'on ne pouvait être respectable à moins d'être malfaisant. Mais mon sens moral était à ce point corrompu que je ne parvenais pas à voir en quoi j'avais péché.» Les années à venir allaient le rassurer: il serait de nouveau copieusement honni pour ses idées et ses actions militantes. L'Autorité et l'Individu date de cette période — il s'agit en fait des Reich Lectures de 1949. Russell y pose une question capitale: «Comment pouvons-nous combiner le degré d'initiative individuelle qui est nécessaire au progrès avec le degré de cohésion sociale qui est nécessaire à la survie?»

L'Art de philosopher, finalement, quoique rédigé bien avant, est paru en 1968. Il se compose de trois textes d'initiation à la pensée critique. Russell, formidable pédagogue, explique tour à tour l'art de philosopher, celui d'inférer et celui de calculer. On a ici un peu l'impression d'être des élèves privilégiés qui seraient initiés à la physique par Einstein. L'amour des mathématiques de Russell se dévoile dans les dernières lignes du livre avec en même temps, peut-être, une part de son explication: «[...] le travail des grands mathématiciens recèle une sorte de beauté limpide qui laisse entrevoir ce dont les êtres humains sont capables lorsqu'ils se libèrent de leur lâcheté, de leur férocité et de leur asservissement aux contingences de l'existence corporelle.»

La clarté du philosophe

Il convient, comme je l'ai dit, de remercier les Presses de l'Université Laval pour ces ouvrages, fort bien traduits au demeurant, qui permettent de faire connaître une oeuvre majeure encore trop méconnue. On peut en espérer d'autres: nombre de textes de Russell ne sont pas encore traduits et on trouve parmi eux des trésors. L'amoureux de Russell que je suis se permettra cependant une petite réserve. Pourquoi n'avoir pas préfacé ces ouvrages? Un court texte, de quelques pages seulement, aurait permis de le situer dans son temps et dans le parcours de l'auteur: tout cela en aurait grandement facilité l'accès au néophyte.

Reste une troublante question. Pourquoi Russell, finalement, est-il aussi peu connu et traduit? Je me risque à suggérer qu'une part de l'explication tient à la conjonction de deux facteurs.

Le premier est qu'on ne lui pardonne guère ses combats et ses idées politiques, radicaux et presque libertaires; le deuxième, que Russell a, par rapport aux philosophes et penseurs actuellement à la mode et pour le public qui les adule, de terribles défauts: il est clair, il est intellectuellement honnête et il est savant. C'est impardonnable.

Il convient de laisser le dernier mot au Bon Génie. Citons donc ces lignes, magnifiques, qui ouvrent son autobiographie et par lesquelles Russell donne la clé de sa vie et de son oeuvre: «Trois passions, simples mais extraordinairement fortes, ont gouverné ma vie: la recherche passionnée de l'amour, la quête du savoir et une douloureuse pitié devant la souffrance de l'humanité.»

baillargeon.normand

@uqam.ca

Le pouvoir

Bertrand Russell

Traduit de l'anglais par Michel Parmentier

Presses de l'Université Laval, coll. «Zêtêsis»

Québec, 2003, 240 pages

L'autorité et l'individu

Bertrand Russell

Presses de l'Université Laval, coll. «Zêtêsis»

Québec, 2005, 128 pages

L'art de philosopher

Bertrand Russell

Presses de l'Université Laval, coll. «Zêtêsis»

Québec, 2005, 104 pages