Entretien - Margaret Atwood : visions du futur

Imaginez un univers apocalyptique peuplé d'humains améliorés et génétiquement lobotomisés, dans lequel la traite des enfants, les snuff movies, la pornographie juvénile et les jeux vidéo sur Internet se confondent avec la réalité, où des animaux mutants créés en laboratoire sont devenus hors de contrôle. Un monde dans lequel l'humanité a été balayée par les épidémies et les catastrophes écologiques. C'est L'Île du docteur Moreau qui rencontre Le Meilleur des mondes. Un univers à la Margaret Atwood, fait de poésie sombre et de visions menaçantes.

«Mais dans L'Île du docteur Moreau, de H. G. Wells, on trouve des créatures animales-humaines qui étaient impossibles à l'époque où ce livre a été écrit. Maintenant c'est possible, parce qu'on a ouvert la boîte de Pandore. Tout est là-dedans. Et tout va sortir», prédit Margaret Atwood, en parlant tout bas dans son français à la diction lente et appliquée. «Il est très difficile de contrôler le génie quand il s'est échappé de la bouteille», ajoute-t-elle en souriant.

Fragile et captivante en personne, l'écrivaine passait la semaine dernière en coup de vent au Québec, entre Londres et Toronto. Rencontrée dans les bureaux montréalais de son éditeur, la «grande dame des lettres canadiennes» faisait la promotion de son dernier roman, une «utopie négative» intitulée Le Dernier Homme (Oryx and Crake en anglais, 2003), dans lequel elle dénonce, sans discours, les dérives potentielles d'une science sans conscience aux mains d'une humanité jouant à l'apprenti sorcier.

L'imparfait du futur

L'imparfait du futur, elle l'avait déjà visité avec La Servante écarlate, écrit il y a vingt ans, qui est aujourd'hui réédité en français dans la nouvelle collection «Bibliothèque Pavillons» chez Robert Laffont. Dans ce roman d'anticipation, qui s'est vendu à plusieurs millions d'exemplaires, adapté au cinéma par Volker Schlöndorff, Margaret Atwood explorait, en écho au 1984 d'Orwell et à Aldous Huxley, un véritable cauchemar féministe et humain.

Dans un monde à la dénatalité galopante, dévasté par les contaminants chimiques et les retombées radioactives, les citoyens de la «République de Gilead» vivent écrasés sous un christianisme fanatique et totalitaire. Les femmes y sont dépossédées de leur liberté, il leur est interdit de travailler ou d'avoir de l'argent. On les assigne à une classe bien précise: épouses chastes, matrices reproductrices ou dociles bonnes à tout faire. Un roman effrayant et poétique, qui possède encore toute sa force d'impact.

Poète, romancière, essayiste et nouvelliste née à Ottawa en 1939, Margaret Atwood a connu, entre l'Ontario et le Témiscamingue québécois, une enfance faite de livres et de solitude, auprès d'un père entomologiste forestier et professeur, grand amateur de littérature fantastique, de H. Rider Haggard à Jules Verne. Auteure de trente-cinq livres, traduite dans une cinquantaine de langues, elle est sans conteste l'une des écrivaines les plus fécondes, les plus polyvalentes et les plus estimées de notre époque.

Elle figure d'ailleurs aujourd'hui parmi 18 grands écrivains mondiaux en compétition pour le Man Booker International Prize 2005. Accompagné d'une bourse de 100 000 $, le prix devrait couronner en juin à Londres l'une de ces grosses pointures de la littérature mondiale: Gabriel García Márquez, Günter Grass, Doris Lessing, Ian McEwan, Naguib Mahfouz, Kenzaburo Oe, Philip Roth, Antonio Tabucchi, John Updike ou A. B. Yehoshua.

Qu'est-ce que l'homme ?

Jimmy, alias Snowman, le héros «naufragé» du nouveau roman de Margaret Atwood, est peut-être le seul survivant d'une catastrophe biologique qui a décimé la planète. Il fouille pêle-mêle dans ses souvenirs, en flash-back, et essaie de comprendre comment l'humanité a pu en arriver là. Comment l'éthique et la morale ont pu abdiquer devant la science et les biotechnologies. De quelle façon est arrivée la catastrophe qui l'a laissé nu sur ce rivage sans nom.

Lui et son ami Crake ont grandi sur le «Compound», au sein d'entreprises de biotechnologies tentaculaires. Crake est une sorte de petit génie qui désignera plus tard les Crakers, sorte d'humanité «améliorée», qui ne connaît plus le désir, la violence, l'amour et le fanatisme

religieux. Des hommes et des femmes «domestiqués», en quelque sorte, et dont la peau dégage même une douce odeur de citron. Leur destin se mêlera à celui d'Oryx, une jeune Asiatique qu'ils ont un jour aperçue tous les deux, figurante involontaire dans un film pornographique, alors qu'elle n'avait que huit ans. Sombre et apocalyptique.

«Mais le roman ne livre pas de sermons sur ces sujets, tient-elle à préciser. Il ne fait que décrire le monde dans lequel ont grandi ces deux jeunes hommes, un monde qui ressemble de plus en plus au nôtre», fait-elle toutefois remarquer.

Qu'est-ce que l'homme? «C'est au fond la question centrale d'un livre comme Le Dernier Homme, confie-t-elle. Jusqu'où peut-on aller en jouant avec les possibilités sans altérer l'essence de l'humanité? Nous savons surtout que l'homme est très curieux, qu'il est poussé par ses émotions, beaucoup plus qu'on peut l'imaginer.» Et dans l'esprit de Margaret Atwood, l'homme n'est certainement pas un être de raison. Même les décisions scientifiques, rappelle-t-elle, sont menées par les émotions et par l'argent.

Et lequel de ses deux romans, à son avis, anticipe le mieux l'avenir? «Quelle sorte de monde horrible préférez-vous? Peut-être les aurons-nous tous les deux en même temps... Peut-être qu'on retrouvera un jour, par exemple aux États-Unis, le monde de La Servante écarlate, tandis que d'autres parties de la planète seront plongées dans la pauvreté et la dévastation.»

LE DERNIER HOMME

Margaret Atwood

Traduit de l'anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch

Robert Laffont

Paris, 2005, 398 pages