Poésie - Distiques de l'exaspéré

Auteur d'un beau recueil de poèmes, Eau dure, publié en 1989, François Dumont revient à ses premières amours. L'universitaire, dont on connaît la pensée rigoureuse et fine, fait paraître aujourd'hui un recueil d'une certaine austérité, composé de 144 distiques (strophes de deux vers). À une époque où l'on ne compte plus les syllabes (ou les «pieds»), on peut encore compter les vers et les poèmes.

Le titre du recueil, Brisures, suggère une esthétique du fragment ou de la cassure. Celle-ci implique la violence, celui-là l'incomplétude. En fait, c'est plutôt le sens, plus neutre, de «petit morceau» qui s'impose et qui est amplement justifié par la forme brève — minimale, pourrait-on dire — des poèmes. Le tour aphoristique des énoncés semble faire d'eux des entités closes, non des membres épars. Quant aux violences, elles sont nommées plutôt que mises en oeuvre.

Dès le premier poème, on lit en effet: «Voici venu le temps / de l'exaspération.» Mais on se demande aussitôt: comment une telle charge affective s'exprime-t-elle? L'espace très mesuré du texte, douze syllabes — les deux hémistiches d'un alexandrin... — ne permet qu'un énoncé froid, un constat. Il faut comprendre aussitôt que les distiques, loin de se fermer sur eux-mêmes, émettent leur rayonnement sémantique dans tout l'espace du recueil. Les mots-thèmes, comme «exaspération», «temps», resurgiront de loin en loin, chargés de significations nouvelles au contact des divers contextes. Le nombre d'occurrences du premier, par exemple, est remarquable et s'accroît encore de synonymes («excédé», «colère»... ). On en vient peu à peu à comprendre, à sentir un état d'âme extrême, associé au désir mais aussi à l'humiliation, à la conscience aiguë de ses limites et de ses manquements, à toute une négativité alors que chaque distique, en lui-même, reste en deçà de l'exprimable, indique simplement le contour des choses, non leur chair.

Une lecture rapide des distiques peut mener à la saturation face à des paradoxes ou des antithèses en apparence faciles. Ces figures, en fait, sont à peu près les seules possibles dans un espace textuel aussi restreint, aussi éloigné du «poème encombré d'images», et ont pour rôle d'ouvrir les mots au sens médiat. Exemple d'antithèse: «Présence pleine: tu as ce souvenir en creux.» La présence s'oppose à la dimension d'absence du souvenir. Exemple de paradoxe: «Même la plus petite ouverture / est béance.» Le petit est le grand. Parfois, le jeu sur les mots prend le relais: «Ce départ, / forcément, il n'arrivera pas.» Il y a de l'ingéniosité, certes, dans les micro-poèmes qui composent le recueil, et souvent de la profondeur, une profondeur qui rappelle même à l'occasion le personnalisme d'antan: «Tu cherches avidement cela même / que tu fuis.»

Mais si l'on veut comprendre le recueil, il faut le lire comme un parcours, depuis une exaspération qui manque d'abord de consistance et qui, peu à peu, se charge de contenus très riches. Car le monde habite le moi, ou plutôt l'inverse: «Tu ne pourras jamais / habiter qu'en dehors.» La forme exiguë du distique dit admirablement ce privilège accordé à l'extérieur.