Portrait atypique du Québec

Les temps changent. Et la perception des Français à l'endroit des Québécois en fait tout autant, pourrait-on ajouter aujourd'hui.

Signe avant-coureur: le complexe d'infériorité des deuxièmes à l'endroit des premiers, qui, selon une poignée d'observateurs, a longtemps rythmé les échanges entre ces proches cultures pourtant si lointaines, semble sur le point de se renverser. C'est du moins la savoureuse impression qui se fait de plus en plus tenace au bout des 300 pages d'Irréductibles Québécois (Éditions des Syrtes).

Une Française se lance dans l'écriture d'un énième bouquin sur le Québec, sa vie, ses habitants et les craintes, légitimes, remontent à la surface. Les yeux fermés, les mains posées sur la couverture blanche, les formules creuses et images réductrices se bousculent alors au portillon de l'incompréhension séculaire. Va-t-il être question de grands espaces? De ces «cousins vachement accueillants»? Et de ces multiples expressions — généralement méconnues ici! — qui font tant sourire l'ami français?

Les clichés sont connus. Mais ils sont aussi largement (et heureusement) évités par la journaliste Valérie Lion qui, après avoir parlé du Québec au cours des dernières années dans les pages du magazine L'Express, en France, vient de signer cet essai sur ce coin du monde avec lequel elle «est tombée en amour» en 1992, lors d'un premier voyage. Pour l'exotisme — un peu — mais aussi pour ce fameux «modèle québécois» qui semble aujourd'hui faire frémir les politiciens et l'intelligentsia du Vieux Continent.

Exit les arpents de neige, les jardins de givre, les coureurs des bois, les bûcherons, l'été indien et les autochtones avec plumes sur la tête. Le Québec de cette trentenaire est loin de celui qui s'affiche en couleurs automnales dans les campagnes touristiques produites de l'autre côté de l'Atlantique. C'est aussi «bien plus qu'un accent», écrit-elle, tout en ajoutant: «[...] le Québec abrite des entreprises devenues leaders mondiaux dans leurs secteurs, l'imprimerie, la construction aéronautique ou ferroviaire, les services informatiques ou encore la finance. La famille Desmarais, l'une des plus grandes fortunes du Québec, est actionnaire de BNP-Paribas et de Total... »

Le ton est donné. Le décor également posé pour ce portrait atypique mais juste d'un Québec non pas peuplé de cousins faisant vivre «un bout de France» en Amérique, comme le croient encore trop de Français, mais plutôt d'Américains francophones vivant au rythme de la mondialisation tout en assurant avec originalité la survie de leur différence sur un territoire majoritairement anglophone.

Idées neuves

Dans cet exposé savamment documenté sur le Québec contemporain, la diversité s'y conjugue au temps de la modernité, donnant au passage une poignée de leçons à des politiciens français qui n'hésitent plus à venir s'inspirer des réussites d'ici pour faire évoluer leur vieux pays, rappelle l'auteure, agendas de ministres et de fonctionnaires à l'appui. C'est que la jarre à idées neuves est loin de se tarir. Certes pleine de contradictions, la société québécoise, peut-on lire, a réussi tout de même à bien des égards là où d'autres pays ont échoué. Et son métissage fonctionnel en est sans doute une des preuves les plus faciles à saisir.

Avec «l'immigration [comme] choix de société», l'endroit séduit en effet par sa mosaïque culturelle induite par des «politiques d'immigration et d'intégration exemplaires», constate la journaliste.

En s'ouvrant aux néo-Québécois avec un contrat simple — «intégrer une société francophone qui respecte et encourage les diversités culturelles à condition d'adopter le français comme langue commune» —, le Québec affûte du même coup les clefs qui lui permettent d'accentuer son ouverture sur le reste du monde. Et au-delà de Céline Dion et du sirop d'érable, les réussites du Cirque du Soleil, dans le domaine des arts, ou de Bombardier, dans celui des affaires, témoignent, selon elle, du dynamisme de cette société dont l'existence est guidée par «un optimisme et une confiance dans l'avenir». Qu'on se le dise!

Avec son souci de francisation (des nouvelles technologies par exemple), son désir de protéger sa langue et de faire rayonner sa culture sur la scène internationale, son engouement pour le monde, «ses tensions fécondes» induites par des racines multiples, le Québec, pas de doute, intrigue. Mais dérangerait-il aussi un peu avec son pragmatisme, son efficacité, ses réussites qui au final font qu'à «l'aube du XXIe siècle», il est dans la sphère francophone en train «d'inventer une nouvelle identité»...

Le Devoir

Irréductibles Québécois

Valérie Lion

Éditions des Syrtes

Paris, 2004, 294 pages