Roman québécois - Clara Ness ou l'exercice du bonheur

Clara Ness est musicienne. Elle est du côté de la vie, résolue, pénétrante, ludique.

Son premier roman est un poème court et farouchement sollersien qu'elle dédie à la beauté de la vie libre. Écrit avec l'oreille absolue de la musicienne-née, Ainsi font-elles toutes est une «opération amoureuse» qui se conjugue tout au féminin: échappée de la rencontre, glissando de la séduction, climax puis retour au réel des malentendus. Avec une délicatesse infinie, fruit rare d'un mélange d'intelligence et d'audace, Clara Ness, 22 ans, s'offre un premier roman à la vivacité folle et contagieuse.

Étudiante en médecine approchant la trentaine, la narratrice de Clara Ness cultive la liberté sous toutes ses formes. D'un côté, il y a Paul, son amoureux musicien avec qui elle habite à Montréal. De l'autre, Luiz S., un écrivain français avec qui elle entretient depuis dix ans, à distance, une relation «clandestine et absolue». Entre les deux, comme un éclair, apparaît un jour Agnès, libraire à L'Esclandre, belle à ravir avec sa robe verte et ses cheveux noirs. Agnès qui aime la vie, les livres et la musique, et que la narratrice essaiera lentement de séduire.

L'amour fou

«J'allais te voir à L'Esclandre, tu étais fière, tu étais un exil pour moi! Une caravane et un tapis volant, une étoile dans son ellipse, l'infini roulé blanc, un jardin des délices, un monstre de lubricité, mon taureau, ma libellule, mon matador, un ours, une oie, un dinosaure... J'étais entrée en toi comme on entre dans une église, avec les archanges, les voûtes, la crypte, le confessionnal, l'autel, l'orgue, la messe en si.»

Se sentant à l'étroit dans ce triangle amoureux, Paul la quittera pour aller vivre et travailler à Berlin. Elles vivront quelques mois d'idylle à deux dans la chaleur de l'été, à travers les amants de passage et la liberté parfaite, avant de prendre ensemble la route de la mer durant cinq semaines. Un mois et demi de flottement et d'amour fou. Un immense et infini présent de passion partagée. «Ce que je veux: la primauté de la volupté sur le dieu Logos. Pas de cagibi sombre ni de lumière absente. Que le soleil continue la nuit. Point.»

Au retour, Agnès se volatilise sans explications et vend ses parts dans la librairie. La peur au ventre? Agnès avouera, avant de «s'engouffrer dans les replis de l'amour social», qu'elle a pris la fuite parce qu'elle l'a cru amoureuse d'elle. «Les femmes comme toi ne sont pas ce que j'aurais espéré d'une seule», lui adressera à son tour la narratrice. Voilà tout.

Déménagée plus tard à Paris avec Paul, avec qui elle a renoué, la jeune femme voit parfois Luiz, sort quelquefois «chez les filles». Quelques émois, mais rien de comparable à Agnès. «Bien qu'elle m'offre un café dans un bol de porcelaine en restant nue jusqu'au dernier moment, bien que nous fassions l'amour une dernière fois par terre, fouillant, cherchant de nos mains un plus grand vertige que la première fois, je sais à ce moment qu'on ne rencontre pas l'amour deux fois, même s'il est infiniment possible d'aimer à nouveau.» L'amour a peut-être ses saisons, écrit Clara Ness.

Un roman sous influence

On retrouve ici et là dans ce premier roman, comme autant de cailloux qui nous ramènent à sa source, l'ombre forte de Philippe Sollers. Nombreux sont les thèmes et les références qui renvoient tout de suite, pour ceux qui savent, à l'écrivain de Portrait du joueur: la paranoïa nécessaire, l'érotisme délicat du rite catholique, les propos sur la littérature marchande et dépressive, sur les femmes, sur l'amour et la liberté.

Quelques jalons littéraires communs: Proust et Claudel, Céline, Dante ou saint Augustin. Sans oublier les Mémoires de Casanova, qui enveloppent l'ensemble à la façon d'une «basse continue». Même le style est sollersien: musical, rythmé, direct. Jusqu'au titre XVIIIe siècle qui nous renvoie à l'opéra de Mozart (Così fan tutte, «chef-d'oeuvre de pornographie suggérée», dirait Sollers). C'est le défaut majeur (et le seul, pourrait-on dire) de ce premier roman de Clara Ness, qui vit elle-même aujourd'hui entre Paris et Montréal.

Et tout comme Sollers, cette «claire personne» a aussi fait le choix de prendre un pseudonyme, davantage par désir de jouer et de marquer sa vraie naissance d'écrivain, peut-être, que par volonté réelle de se dissimuler. Originaire de Gatineau, en Outaouais, elle publiait déjà à quinze ans un premier recueil de nouvelles nimbé d'idéalisme, de sensualité et d'énergie. Précoce et talentueuse. La suite de cette «passion fixe» pour l'écriture et pour la vie, nous l'avons aujourd'hui entre les mains.

Il faut lire, et il faut bien vite espérer la suite. Et puis souhaiter que l'élève brillante se dégage sans tarder de l'influence trop évidente du maître. Pour l'éclat de fraîcheur, le style aveuglant et l'histoire de flirt entre filles, on pense évidemment à Émilie Andrewes avec Les Mouches pauvres d'Ésope (XYZ, 2004). Un anti-Nelly Arcan, en somme, où le plaisir n'est pas qu'un baume ou une marchandise, et dans lequel l'amour (et le manque d'amour) ne défigure pas l'humanité.

Éloge et critique de la femme par une femme, réflexion lucide sur l'amour et la liberté, Ainsi font-elles toutes s'affirme avec un aplomb rare pour un premier roman. Avec quelques lueurs de sincérité désarmantes: «J'ai peur des drames qui se jouent dans l'ombre, des choix morbides qu'on finit par aimer, des déserts de l'amour. Mais je suis si habitée par l'idée de la mort que j'ai de la vie un appétit inextinguible. Je crois que le dépouillement est une chance, et que chaque effort en vue de la liberté est un espoir de jouissance.» Voilà. On aurait envie de citer des pages et des pages de ce roman lumineux.

L'intelligence est excitante, écrit quelque part Clara Ness. Elle a raison. Elle a déjà compris. Et il arrive aussi qu'on attrape le bonheur en lisant.