Roman policier - La fin d'une saga

Le roman policier scandinave connaît une vague de succès sans précédent depuis quelques années. Le plus illustre émule de Sjöwall et Walhöö, couple d'auteurs à qui l'on doit le fabuleux personnage du commissaire Beck et qui font office de figures de proue du roman à procédure policière en Suède, est sans contredit Henning Mankell.

Sjöwall était poétesse, Mankell, homme de théâtre, auteur de contes philosophiques et d'histoires pour enfants, ce qui fait la démonstration que les parois délimitant les genres littéraires ne sont pas aussi étanches que l'on tend à l'imaginer. Son héros, Kurt Wallander, tout comme celui de Sjöwall et Walhöö, est en proie à des problèmes de santé et à ses démons intérieurs, en plus du mal qui gangrène son petit univers vacillant.

Chronologiquement, L'homme qui souriait (1994) suit La Lionne blanche (1992), roman paru l'année dernière en traduction française; il constitue en fait le quatrième épisode des enquêtes du commissaire Wallander, lesquelles ont paru dans le désordre le plus complet en français, ce qui ne facilite pas toujours leur juste appréciation.

L'intrigue

Au terme de La Lionne blanche, la santé du commissaire forçait celui-ci à prendre ses distances de sa vie professionnelle, laquelle avait jusqu'alors dominé son existence: en congé de maladie forcé, il en vient même à remettre en question son envie de continuer ce difficile métier trop souvent voué à l'impuissance, voire à l'échec. En fait, il est sur le point de rendre son flingue et son insigne lorsque débute ce nouvel épisode qui s'ouvre sur une citation de Tocqueville donnant le ton au récit: «Ce qu'il faut craindre, ce n'est pas tant la vue de l'immoralité des grands que celle de l'immoralité menant à la grandeur.»

L'intrigue s'installe d'entrée de jeu alors que survient un crime sordide, comme c'est l'habitude chez Mankell. Un avocat de renommée, Gustav Torstensson, est assassiné dans des circonstances plutôt inhabituelles; puis, c'est au tour de son fils Sten de suivre le même chemin. Ce crime marquera le retour de Wallander au commissariat, car Stan était une vieille connaissance et Wallander se sent une dette à son endroit qui l'oblige à remettre ça pour un autre tour de manège. Culpabilité, quand tu nous tiens!

Dans cette intrigue, c'est le milieu des affaires et de l'économie toute puissante qui est passé au crible du polar sociétal makellien. Et malgré les 10 ans qui séparent la parution de l'édition originale de ce livre de sa traduction française, le propos demeure toujours aussi actuel avec son lot de scandales financiers et de manipulation en dehors de toute éthique et de tout sens moral. L'homme qui souriait du titre, c'est le docteur Harderberg. Implacable patron de plusieurs multinationales, il possède un vaste empire qui lui confère sa toute puissance, voire son immunité. Lentement, patiemment, Wallander gratte la surface polie de l'image publique de cet homme respecté et apparemment respectable pour tenter de découvrir ce qui se cache au-delà de la façade immaculée qu'il donne à voir du haut de son arrogante prestance. Pour parvenir à mettre au jour ce que dissimule ce féroce adversaire, Wallander devra faire preuve d'une dose de patience, ce qui donne lieu à des passages savoureux.

Campé de personnages crédibles et efficacement construit, ce nouvel épisode des enquêtes de Wallander, le dernier de huit (c'est le quatrième de la série mais le dernier à paraître en traduction française) mettant en scène ce personnage qui tire sa révérence au profit de sa fille Linda, clôt brillamment cette saga suédoise.