Entretien - Louis Gauthier à bon port

Écrivain effacé dont la modestie frôle la légende, Louis Gauthier s'étonne d'abord qu'on veuille le rencontrer à l'occasion de la publication en un seul volume des trois romans qui composent ce Voyage en Inde avec un grand détour. «Vous savez qu'il ne s'agit pas d'un nouveau livre?», osera-t-il avec prudence au moment de prendre rendez-vous. Nous savons. Et sans doute aussi qu'ils sont nombreux à le savoir, qui en profiteront pour lire d'une traite, ou relire dans l'ordre, une oeuvre forte et personnelle écrite au fil d'une petite vingtaine d'années. Sans compter tous ceux qui ne connaissent pas encore leur chance.

Depuis Anna, son premier roman paru en 1967, Louis Gauthier trace dans une certaine discrétion une oeuvre remarquable et remarquée. Une oeuvre à l'apparence bicéphale. D'un côté, l'invention, l'humour et l'humeur façon Souvenir du San Chiquita. Et de l'autre, les romans plus «sérieux» ou existentialistes, qui sont réunis aujourd'hui sous un seul titre — trouvé par ailleurs in extremis. «Il y a deux Louis Gauthier... », entend-on souvent à son sujet. À en croire la rumeur, il serait le Dr Jekyll et Mr Hyde de la littérature québécoise...

Dans ce café branché (mais «fumeur») de l'avenue du Mont-Royal, à cette heure creuse de l'après-midi où nous nous rencontrons, la comparaison lui tire un rire sincère. «Je ne sais pas trop, avoue-t-il. J'ai écrit des livres drôles et un peu absurdes, bien sûr, et j'ai aussi écrit des livres sérieux parce que j'avais envie d'être sérieux. Voilà tout.»

Les Aventures de Sivis Pacem et de Para Bellum (tomes 1 et 2, 1970 et 2001), Les grands légumes célestes vous parlent (1973), Souvenir du San Chiquita (1978), Voyage en Irlande avec un parapluie (1984) et Le Pont de Londres (1988) ont précédé Voyage au Portugal avec un Allemand. Dernier volet du cycle «voyageur» paru en 2002, le roman lui a valu la même année le Grand Prix du livre de Montréal — l'une des seules récompenses littéraires de sa carrière.

Parallèlement à l'écriture, pour faire chauffer la casserole, l'écrivain a longtemps travaillé comme rédacteur-concepteur dans le domaine de la publicité. Une expérience qui lui a appris, explique-t-il, à être plus sévère avec lui-même sur le plan de l'écriture: «On pouvait passer des jours et des jours sur une seule phrase!» Depuis quelques années, l'écrivain, né à Rosemont en 1944, fait surtout de la traduction commerciale. «C'est encore travailler sur la langue, mais sans avoir à fournir la matière.»

Rien à dire ?

En exagérant un peu, il estimera n'avoir rien, ou presque, à dire. «Je ne suis pas un conteur, est-il forcé de constater. Alors, il faut que je me rattrape sur autre chose. Sur la façon de raconter, par exemple, sur l'atmosphère de mes livres.» Parfums de pluie, météo de l'âme, philosophie de l'errance. Sans doute se reconnaîtrait-il dans le «bruit subtil de la prose» dont se réclamait l'écrivain et critique italien Giorgio Manganelli, qui avait un faible pour les livres «à l'intrigue mince et au thème fort». Louis Gauthier pose surtout des questions. Et les réponses, s'il y en a, logent quelque part dans les plis de ses phrases parfaites.

À l'origine du Voyage en Irlande avec un parapluie, se rappelle-t-il, il y a surtout beaucoup de notes, le désir de rendre compte de la réalité intime d'un voyage — avec ses flous et ses creux —, et aussi une certaine recherche du silence. «Flaubert, par exemple, disait avoir écrit Madame Bovary pour donner une idée de la couleur jaune... Le Voyage en Irlande est très atmosphérique.»

«Je me souviens, poursuit-il, que je voulais aussi faire un livre vrai, un livre qui disait la vérité.» Il avoue d'ailleurs sans honte, et sans qu'il soit nécessaire de le torturer, pratiquer une certaine forme d'autofiction. L'écriture se plie chez lui à un souci d'observer, de décrire la réalité sans artifices, et cela au moyen d'une écriture dépouillée et sans lyrisme. «Je viens d'une famille de scientifiques, glissera-t-il au détour de la conversation. J'ai dû en conserver quelque chose. Dans ces trois livres-là, chose certaine, je ne suis pas tellement du côté de l'imaginaire... Ou sinon de l'imaginaire réaliste?» Va savoir.

Récit d'un voyage initiatique, Voyage en Inde avec un grand détour est le récit d'une quête de soi. «Au fond, c'est l'histoire d'un voyageur casanier qui aurait mieux fait de rester chez lui, résume-t-il. Mais il s'est lancé un défi et il a décidé d'aller au bout de lui-même. Tout en s'apercevant que la vie et le voyage, ce n'est pas comme dans les romans.» De ce Dublin triste, avec ses airs de Leningrad ou de Vladivostok sous son grand ciel gris, en passant par Londres «avec son bruit de grille qui se ferme et ses rues pavées d'or», jusqu'à la mélancolie du Portugal, le «héros» fatigué de Louis Gauthier traîne son mal de vivre et un regard acéré d'écrivain au travail.

Quel lecteur peut oublier l'étrange et poétique «et pa pi pa po» avec lequel le personnage de Monsieur Frantz, dans le Voyage au Portugal, termine ses phrases? Lorsqu'on aborde ce dernier roman, dont il a retravaillé quelques passages pour les fins de cette réédition, Louis Gauthier fait la grimace. De toute évidence, c'est celui qui lui paraît aujourd'hui le moins réussi. «Pas bon», précise-t-il.

Le style et l'invention

Les trois étapes du Voyage en Inde avec un grand détour entremêlent intimement la vie et l'écriture. Au point où l'écriture transforme la réalité en fiction et, à l'inverse, la fiction devient réalité. La littérature comme alchimie?

«Cette question de l'autofiction, dit-il, pose de façon directe la question entre la réalité et la fiction. Le souper du jour de l'An dans Le Pont de Londres, par exemple, je n'en ai absolument aucun souvenir, sinon ceux qui sont dans le livre... Comme si c'était le livre qui me donnait aujourd'hui les vrais souvenirs, alors que le voyage, lui, est complètement évacué.»

«Un voyage chaotique comme celui-là, fait de détours et de redirections, continue Louis Gauthier, est tellement confus en soi que c'est déjà tricher avec la réalité que d'en faire, sous forme de livre, quelque chose de clair. Ce n'était pas clair du tout! Et c'est un peu le sentiment que j'ai essayé de décrire avec l'incertitude du personnage, qui ne sait pas ce qui va lui arriver.»

Sans sourciller, Louis Gauthier reprend à son compte ce que pense son narrateur du Voyage au Portugal avec un Allemand: «La littérature nous trompe, je le savais, je l'ai toujours su. Même les meilleurs écrivains. Même les meilleurs livres. Ce sont les pires, ceux qui nous trompent le mieux. La vie, ce n'est pas ça. Ça n'a rien à voir, ce n'est jamais si clair, si simple, jamais si bien organisé.»

Styliste, Louis Gauthier? Il cite tout de suite Rodin, qui disait que sculpter, c'est prendre un bloc de marbre et enlever ce qu'il y a de trop. «Écrire, dit-il, c'est aussi et peut-être surtout enlever ce qu'il y a de trop.»

Et la suite? Ceux qui ont lu Voyage au Portugal avec un Allemand savent que le narrateur prend un traversier à destination du Maroc. Peut-être un Voyage au Maroc? Ou bien une incursion plus franche, cette fois, du côté de l'imagination. «Pour construire une église, ça prend beaucoup de pierres grises avant de commencer à faire les vitraux. Peut-être que, d'une certaine façon, suis-je rendu là dans mon oeuvre: construire des vitraux, inventer réellement quelque chose.» Peut-être aussi pour s'offrir la liberté qu'on n'a pas, comme écrivain, lorsqu'on essaie d'être trop réaliste.

L'écriture, comme le voyage, comporte sa part d'imprévus, de détours nécessaires, d'accidents et de rencontres. L'écrivain, qui s'avoue volontiers «paresseux» (si écrire lentement et avec le souci de la perfection qui est le sien relève de la paresse), est ouvert aux surprises et aux destinations incertaines.