Dans la ramure d'un immense tilleul

Qui, touché par la mort d'une mère, confronté au passage du temps, ne souhaiterait témoigner de ce qu'il a vécu, le préserver de l'oubli? Neuf ans après la mort de sa mère, Francine Noël ressuscite d'une manière très touchante les souvenirs marquants de sa vie avec cette femme ombrageuse et gaie, à la parole torrentielle. «Ce texte est une simple petite bataille contre l'envasement de la mort. Un mémorial. Le refus de la perte.»

En cherchant dans l'histoire de sa mère la sienne, l'auteure tente de donner un sens à sa propre existence. Quête des origines personnelles, devoir de mémoire, ambivalence des sentiments d'une fille envers sa mère, autant de fils qui tissent cette déclaration d'amour à la femme de sa vie. Un récit entre ombres et lumières. Pénétrant.

« Je le dis comme je l'entends »

Citant en exergue cette phrase de Samuel Beckett tirée de Comme c'est (Éditions de Minuit, 1961), Francine Noël prévient le lecteur: «Il n'y a pas de récit complet et objectif. Je n'ai donc pas cherché "la" vérité, mais à raconter ma mère comme elle se disait et comme je l'entendais se dire.» Pour redessiner de mémoire le roman familial, l'auteure s'emplit de la voix de Jeanne, de sa parole généreuse et pleine, enveloppante. «Ce qu'elle m'a légué de plus fort, c'est le verbe. J'ai attrapé son amour des histoires. Enfant, j'ai vécu dans les siennes et elles ne m'ont jamais quittée.»

Fabulatrice, Jeanne se met en scène, stylise sa vie ordinaire, l'allège, l'embellit. «Il y avait chez elle une telle joie de dire, une telle conviction.» Ses histoires jaillissent à l'improviste, portées par «son émotion de conteuse». Elle tire la majeure partie de la saga familiale de Cacouna, son village natal, «le lieu du bonheur salé». Elle enfouit dans un écheveau d'exploits et de répliques savoureuses le passé ténébreux du clan Pelletier au temps de la prohibition.

Des misères de l'enfant mal aimée, de la vie intime de sa mère, de ses chagrins, de ses joies, de ses désirs profonds, Francine ne saura rien. Jeanne les tait ou pratique l'autodérision. Quand sa fille lui demande pourquoi elle a épousé un homme toujours absent, un «survenant», Jeanne lui répond «qu'on lui avait dit que le sacrement du mariage représentait pour la femme une belle occasion de se sacrifier et qu'il fallait aller vers l'homme le plus mal pris pour le sauver».

Les années déboulent. À l'adolescence, la jeune Francine se languit dans des questionnements sans fond et des amours impossibles. Elle se prend pour la dame aux camélias et la Phèdre de Racine. Les relations entre les deux femmes deviennent difficiles. Francine attend en vain «la claque libératrice. Son arme était la parole». Leur proximité se change en rivalité. Tensions, discordes, rapprochement, rires, envahissement, explosion, repos. Le cycle recommence. Jusqu'à la prochaine fois. Francine s'oppose à sa mère tout en s'identifiant à elle. Elle s'éloigne intellectuellement de cette femme besogneuse, devient professeur d'université et mère à son tour.

Durant les années conflictuelles, l'amour entre les deux femmes continue. Un amour séparé. Francine admire de loin cette femme moderne, non conformiste. Elle s'émerveille de sa résistance au pouvoir: «Elle avait toujours détesté la politique — elle plaçait les politiciens quelques échelons plus bas que les prêtres dans sa toponymie des animaux nuisibles... elle pratiquait vis-à-vis d'eux le doute systématique et cela me réjouissait.»

À 67 ans, après avoir exercé tous les métiers «avec une neuvième année», Jeanne prend sa retraite. «Frémissante comme une jeune fille», elle met autant d'ardeur dans ses cours de généalogie, de haute couture, que dans ses expéditions spéléologiques et dans ses voyages outre-mer. Pour Jeanne, apprendre c'est s'élever.

Atteindre l'indicible

Puis vient la maladie. De son balcon qui baigne «dans la ramure d'un immense tilleul», Jeanne raconte de petites histoires, les dernières, qui la rattachent à la vie. Le récit se brouille, les mots défaillent pour rendre compte de la déchéance d'une femme autrefois si forte et volontaire. Apparue sur cette terre comme la rosée, Jeanne disparaît comme elle.

Depuis, chaque année «au temps des oies blanches et des frimas qui, à l'aube, se lèvent en brume sur le fleuve», la romancière passe quelques jours à Cacouna. L'air salin, grisant, la porte à espérer le retour impossible.

«Je m'ennuie de ma mère. Non pas de la fée de mon enfance, mais de celle qui l'a remplacée, la femme fantasque et difficile avec qui j'avais des éclairs de complicité, le plaisir des mots et du rire. Je m'ennuie de son courage, de sa fougue et même de son implacable orgueil.»

Écrit de l'intérieur depuis le lieu douloureux et secret où les mots sont nés, La Femme de ma vie lie à jamais la mère et la fille. La romancière fait revenir avec élégance et grâce la petite voix de Jeanne devenue silence sans cesser d'être voix. Cette voix ne pouvait être atteinte que par les mots. Francine Noël touche l'indicible et le restitue par les mots, pour sauver ce qui a existé, donner une consistance à ce qui a été vécu, le faire exister, en faire une réelle entreprise d'écriture.

La force du livre vient de son écriture souple et serrée, sa beauté tient à son ton de conversation intime construit dans un monologue rétrospectif vivant, léger et souriant. On trouve dans La Femme de ma vie une vraie matière littéraire.

Avec Maryse et Myriam première, Francine Noël a fait une entrée fracassante sur la scène romanesque durant les années 1980. Par la suite elle a publié une pièce de théâtre et deux forts romans, Nous avons tous découvert l'Amérique (1992) et La Conjuration des bâtards (1999), dans lequel elle renouait avec les grands personnages de sa tribu montréalaise. Avec La Femme de ma vie, l'éclairage change. La romancière va au plus près de cette saisie de soi.