Roman français - Garcin et Holder trouvent de la magie à Montréal

L'insistance des rêves ne s'épuise pas en trois mots; ni ses images, pourtant vite effacées. Il est une littérature qui en recueille le dépôt comme on trie les pépites — sur des «sentiers délicats». Deux écrivains de la même génération se livrent à une telle chasse au trésor, Christian Garcin et Éric Holder. L'un, né à Marseille en 1959, et l'autre, à Lille en 1960, mettent en tension les pôles opposés de l'Hexagone, dans une géographie du promeneur dont la langue épouse l'oeil qui repère et tombe en contemplation.

On les dit héritiers des Belles Lettres, dans le sillage de Pierre Michon. Est-ce pour leur langue riche, leur vitesse de piéton, leur sens esthète de la forme brève, ou parce qu'ils sont moins attirés par la dramaturgie du roman que par l'esquisse des situations étranges dans la nouvelle? Quoi qu'il en soit, ils ont un autre point commun: invités à Montréal, la ville se retrouve dans leurs nouvelles.

Entre les huit textes des Sentiers délicats, il ne faut pas rater Lost in Translation. Il y est question d'une certaine rencontre d'écrivains dans les Laurentides, où se rendit Holder, assez éméché paraît-il. Le personnage, outre sa ressemblance avec l'auteur pour ce petit travers, croit y faire une singulière rencontre, celle d'un vaurien sauvé par la littérature, Réjean Ducharme.

C'est délicieux. L'humour et l'autodérision légère y colorent un autre penchant, cette fois plus grave et plus irréversible, celui de Holder pour la littérature, héroïne de tous ses portraits. «Bien sûr que la vie est un rêve dont nous nous ne réveillerons pas.» Et il en fit la preuve.

Autre cas d'éblouissement, dû à une singulière ophtalmie des neiges. Dans les neuf nouvelles de La neige gelée ne permettait que de tout petits pas, il en est une, intitulée Trois valises, où Christian Garcin évoque une autre figure d'écrivain québécois. Inutile de chercher ce Thomas Delaroche; il ne figure qu'au panthéon de Garcin. Mais comme Ducharme chez Holder, il déclenche des coïncidences. Une certitude de déjà vu peut-elle s'ancrer ailleurs que dans un rêve? Montréal apparaît en double fond, entraînant l'enquête qui aspire le romancier vers les territoires imaginaires et secrets du livre suivant.

Les lieux vierges

Celui-ci joint plusieurs continents. À la suite d'un voyage en Chine, un narrateur, alter ego de Garcin, croit renoncer à l'écriture pour toujours. Mais les rêves en ont décidé autrement. La Jubilation des hasards — le titre vient de Claudel — est consacré à l'évidence de la force brutale des rêves dans une vie. On y réaffirme la solidité de la fiction, même abracadabrante, et sa capacité de dire avec des termes justes ce qui échappe à l'analyse du divan.

«Le souvenir des morts tend à nous laisser croire que le passé survit.» Quel est ce résidu étrange, irréductible à la raison? Où errent les vagabonds de nos rêves, traversant nos vies? Qu'y font les fantômes renés durant les insomnies, quand une zone indécise, entre passé et présent, fait irruption du néant?

Dans sa fantasmagorie allégorique, Garcin est d'abord un épigone d'Antoine Volodine. Ce romancier épatant du Bardo et d'autres mondes parallèles, on le sait, s'amuse des coïncidences qui animent les terres vierges de l'esprit. Garcin le suit dans une archéologie imaginaire des états de conscience: la mémoire, les théories de l'au-delà et l'imaginaire romanesque y font des chassés-croisés aussi théoriques qu'épiques.

Séduisantes acrobaties ou grosses ficelles aux accents légendaires? Que penser de tels ouvrages, parfois entêtants, sinon que le goût de l'épopée magique n'est pas perdu? Le merveilleux y côtoie le fantastique, le religieux jouxte l'inconscient, et la maladie mentale rejoint la biologie. Est-ce un salmigondis romanesque?

Si la question est nette, la réponse est plus complexe. Elle veut un retour au symbolique. Lorsque Garcin ramène Homère à sa rescousse — au chant XI de l'Odyssée, Ulysse pénètre dans l'antre des morts —, qui se défend d'une curiosité pour l'élégance poétique de l'improbable vision? Les allusions littéraires (et autres) se multiplient; si Ilya Tyliapine y sort de l'Académie des sciences, c'est parce qu'un monde allusif singe le vrai. Il n'y a pas de littérature sans communauté, de fiction sans sourire ni liberté.

Il n'en demeure pas moins que Garcin, qui sait jouer de l'ironie en s'appuyant sur des mythes relatifs à la culture new-yorkaise, teste le vade-mecum magique pour accéder au réel. Pour lui, dès que le moi renonce au dialogue avec l'irrationnel, celui-ci fait un retour sauvage; n'est-ce pas, dit-il, le sort des arrogantes tours effondrées? Dans un domaine où plus de modestie a cours, le roman, suggère-t-il, humanise les vérités admises. Impossible d'éviter la liberté, les champs où elle s'étend. Dans ses spirales poétiques, la littérature retrouve un vieux grimoire sous le savoir. C'est en quelque sorte une échappatoire.

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Les Sentiers délicats

Éric Holder

Le Dilettante

Paris, 2005, 155 pages

La Jubilation des hasards

Christian Garcin

NRF Gallimard

Paris, 2005, 150 pages

La neige gelée ne permettait que de tout petit pas

Christian Garcin

Verdier

Paris, 2005, 91 pages