Salon du livre de Québec - Gérard Bouchard: l'utopie du nouveau monde

Au terme de son premier roman, Mitsouk, il avait juré que ce serait le dernier. Mais voilà que Gérard Bouchard signe une autre brique de quelque 600 pages, Pikauba, qui est en fait la suite de Mitsouk, chez Boréal. C'est le fils de Méo, Léo, un Métis, que l'on y retrouve en bâtisseur d'un Saguenay dominé par le clergé, au siècle dernier.

Gérard Bouchard se décrit lui-même comme un impulsif et un coléreux. Et il dit être habité d'une vieille colère, précisément celle de la classe populaire saguenéenne opprimée par les élites de l'époque de Duplessis.

C'est cette population que l'on retrouve dans Pikauba, notamment à travers la famille d'Antonin et de Blanche, les parents adoptifs de Léo. Comme le père de Gérard Bouchard, Antonin est camionneur, et son camion, gagne-pain de la famille, est un objet chéri de tous. En fait, le Léo de Pikauba aime tellement les camions qu'il finit par s'unir à une femme camionneur qui s'appelle Mercurie. En entrevue, Gérard Bouchard parle affectueusement d'une «mystique du camion».

«Quand mon frère [Lucien] a lu mon manuscrit, il m'a appelé pour me dire: "Tu lui fais chauffer un Chevrolet!», raconte Gérard Bouchard. Il faut dire que le père Bouchard «chauffait» pour sa part un Ford, qu'il n'aurait pour rien au monde échangé pour un Chevrolet. «Mais je voulais garder le nom de Mercurie pour la jeune femme que Léo rencontre», plaide l'auteur.

Gérard Bouchard, quant à lui, tout intellectuel qu'il soit aujourd'hui, a commencé à conduire des tracteurs au moment où il décrochait son premier emploi, à 12 ans. À cet âge, il a appris à «double-clotcher», comme le font les camionneurs-héros de ses livres, pour passer de la troisième vitesse à la deuxième. Il a aussi appris tout le vocabulaire saguenéen des classes populaires qui truffent désormais ses romans. Dans cette langue, on dit un «troque» pour un camion, mais aussi un «copeurse» pour un voyou, «ébaroui» pour étourdi, ou «écouèpeau» pour un «freluquet, un avorton ou un petit fanfaron».

«C'est la première langue que j'ai apprise, que j'ai parlée jusqu'à l'âge de vingt ans», dit celui qui s'exprime désormais, sur toutes les tribunes, dans un français impeccable.

L'histoire de Léo, dit «Le Bâtard» parce qu'il est né d'une union illégitime, se déroule sur fond de corruption politique et de domination d'un clergé retors et avide. Et Bouchard a puisé dans la petite histoire du Saguenay pour en reconstituer la trame.

L'écrivain, qui est aussi historien, raconte par exemple que la rue Chateauguay, que l'on retrouve dans le roman Pïkauba, était autrefois une artère très pauvre de Jonquière. Récemment, il s'y est rendu pour constater l'état des lieux. La plupart des maisons avaient été repeintes. Mais les gens qu'il a rencontrés, sur les perrons, lui racontaient se souvenir comment le curé visitait autrefois des taudis abritant jusqu'à dix-huit personnes, pour récolter l'argent de la quête, alors que lui-même roulait en Lincoln de l'année...

D'autres aspects du roman font pour leur part référence à des découvertes plus récentes de Gérard Bouchard. Ainsi, c'est à la fin des années 90 que l'historien a commencé à s'intéresser sérieusement à la composante amérindienne de l'histoire et de l'identité québécoises.

«Au Saguenay, quand j'étais jeune, on ne voyait pas les Amérindiens», dit-il. L'histoire de Pikauba commence pourtant à Masteuiatsh, qu'on appelait autrefois Pointe-Bleue, réserve innue du Lac-Saint-Jean, alors que le jeune Léopaul vient de voir mourir sa mère Senelle. Fils d'une mère innue et d'un père blanc, il souffrira toute son enfance du rejet que lui font vivre les uns et les autres. Au bout du compte, Léo, qui finira par faire fortune dans la coupe de bois, sera surnommé tout bonnement «Le Bâtard». En entrevue, Gérard Bouchard reconnaît que les historiens québécois se sont intéressés bien tardivement à la question amérindienne. Il ajoute cependant que ce tort est en train d'être redressé, avec notamment toute une génération de jeunes historiens qui se passionnent pour le sujet. «Je m'y intéresse en même temps qu'eux», dit celui qui vient de célébrer ses soixante ans.

Mais Pikauba, c'est peut-être d'abord et avant tout le roman d'une utopie. Celle qui réunit un groupe d'individus autour du chantier fondé par Léopaul, désirant échapper à la domination des élites de l'époque, qui tentent de former une nouvelle communauté, avec de nouveaux modes d'éducation, de nouvelles idées.

Gérard Bouchard ne s'en cache pas. Ce village rêvé, c'est peut-être ce qu'il aurait souhaité du Québec il y a plusieurs années. L'écrivain aurait aimé voir ici un projet aussi fort, aussi ambitieux que celui qui a donné naissance aux États-Unis, ou encore celui porté par Bolivar, en Amérique du Sud. De tels projets ont pourtant été mis en avant, par exemple par les Patriotes, mais n'ont pas abouti. Il s'enflamme aussi en dénonçant le manque d'assurance des Québécois, leur difficulté à reconnaître leurs forces, sur le plan du multiculturalisme, par exemple. «On devrait dire: c'est nous autres, le multiculturalisme. La vraie capitale du multiculturalisme, c'est Montréal. Mais non, on est trop peureux. Il y a un nom pour ça, c'est une société colonisée. C'est le propre d'une société colonisée. On perd la confiance de ce que nous sommes, on perd le sentiment de ce qu'on aimerait être, de ce qu'on voudrait être, on n'ose pas exprimer ce qu'on est. On est encore beaucoup comme ça», dit-il.

S'il ne semble pas avoir perdu espoir en une éventuelle souveraineté du Québec, il trouve maintenant que le projet arrive un peu tard. Quant à l'idée de faire du Saguenay une province, qui resurgit périodiquement, il affirme qu'elle est «dangereuse en plus d'être stérile», notamment pour des raisons de développement économique.