Saul Bellow

À l'occasion du décès cette semaine du Prix Nobel de littérature, né à Lachine en 1915, nous reproduisons ici l'essentiel d'un entretien qu'il accordait au Devoir le 23 mai 1987, lors d'un passage au Québec.

J'ai eu le plaisir de passer cette journée en compagnie de Saul Bellow — un homme affable pour ses amis et intraitable pour les importuns. [...] Nous avons revu les lieux d'enfance de Saul Bellow: sa maison natale du 130 de la 8e Avenue et les vieilles écluses du canal au bord du parc Monky. Ému et toujours familier des lieux, Saul Bellow n'était pas moins heureux de saluer le personnel de la bibliothèque de Lachine qui porte son nom depuis 1984. Devant la vitrine où sont réunis la plupart de ses livres et quelques photos de son enfance, le Prix Nobel 1976 est resté un homme simple, loin des vanités qui pourraient lui avoir fait oublier cet enfant à l'air grave debout à côté de ses parents.

«J'ai perdu mes deux frères l'an dernier, nous dit l'écrivain, dans la voiture qui nous emmène. Il me reste, à Lachine, quelques cousins et ma soeur aînée vit aux États-Unis.» Ce soir, quand il adressera la parole aux membres du Conseil des relations internationales de Montréal, l'homme sera moins grave et plus souriant. Il commencera ce qu'il appelle ses «bavardages» par cette boutade qu'il affectionne: «Quand j'étais enfant à Lachine, une jeune fille de Caughnawaga traversait le pont pour venir prendre soin de moi. Quand elle me faisait manger, m'a raconté ma mère, elle mâchait bien la viande avant de me la mettre dans la bouche. C'est à cause de cela que j'ai réussi dans la vie!»

Il racontera ensuite qu'il est né du melting pot. Ses parents sont venus de Russie en 1913. «Dans la vie de notre famille, dit-il, mes parents parlaient le russe entre eux. De leur côté, les enfants s'adressaient en yiddish à leurs parents, ils parlaient en anglais entre eux et le français aux autres à l'extérieur de la maison.»

Dans cette société métissée de vieilles cultures européennes qui se croisaient à Lachine sur les chantiers de la Dominion Bridge (les ouvriers étaient ukrainiens, russes, hongrois, grecs, siciliens... ), Saul Bellow a appris le monde comme une société cosmopolite: «Je ne savais pas quelle langue je parlais, dit-il. Je ne faisais pas de distinction. Je disais seulement les mots appropriés à ceux à qui je m'adressais. J'étais confiant en qui j'étais. C'est ainsi que j'ai vécu.»

Aujourd'hui, son oeuvre littéraire affirme la vie individuelle contre le rouleau compresseur du système social. C'est d'ailleurs cette idée qu'il développera avec moi et devant son auditoire, tout au cours de cette journée. «La haute technologie des pays démocratiques transforme le monde entier en une vaste société cosmopolite et je doute fort que les cultures particulières puissent se protéger de la puissance et de l'influence américaines. C'est très dur pour toute culture de reprendre son identité, aujourd'hui, dit Saul Bellow. Même la psychologie de l'individu a été entamée par les forces de la civilisation high tech. Nous assistions à la démission de l'individualité.

«Nous sommes tous sous la poigne d'une force immense qui transforme notre existence. Nous ne pouvons pas revenir en arrière. Par ailleurs, nous ne sommes pas adaptés à ces nouvelles conditions de vie de la civilisation de haute technologie.» Comment alors résister à ce système qui nie l'individualité?

Réponse de Saul Bellow: «La littérature existe parce que les écrivains croient en une force spirituelle de l'individu. En écrivant, les écrivains fabriquent aussi leur propre individualité et développent leur personnalité propre. Ainsi peut-être le défi de l'homme contemporain se fait-il de faire comme l'écrivain: tenter d'inventer une société où chacun tendrait à devenir un artiste, capable de forger sa conscience individuelle afin de ne pas se laisser avaler par la société high tech.»

Au cours de notre entretien particulier pour les lecteurs du Devoir, Saul Bellow me précisera: «Le vrai sujet de mes livres, c'est la relation entre la vaste entreprise américaine et l'affirmation individuelle. Mes héros tentent de trouver leur propre chemin à travers le monde moderne, selon leurs émotions et leur intelligence de la vie. Comme romancier, j'examine constamment cette vaste présence qui domine notre vie: celle de la haute technologie qui transforme notre société en un vaste océan de bien-être où tout le monde veut plonger et risque d'y perdre son individualité.»

Pour Saul Bellow, écrire, c'est chercher l'âme de l'individu. Dans son discours de Stockholm, en recevant le prix Nobel de 1976, il a défini le roman comme «une sorte d'abri où l'âme se réfugie». Il ajoutait: «L'art essaie de trouver dans l'univers, dans la matière aussi bien que dans les faits de la vie ce qui est fondamental, durable, essentiel.»

Quête d'humanisme

En effet, l'oeuvre de Saul Bellow est une véritable quête d'humanisme. Chacun des personnages de ses romans se bat avec les grandes idées de l'Amérique et cherche à exister individuellement. Chacun cherche à protéger son âme contre la vie sociale. Qu'ai-je à voir avec le reste de l'humanité? se demandent Herzog, Humboldt, Charlie Citrine et Albert Corde.

Dans les romans de Saul Bellow — comme du côté de la vie, la nôtre —, avoir une âme reste un terrible handicap. C'est-à-dire qu'il faut s'expliquer l'impuissance des idées et des faits devant la force des sentiments. Il faut aussi faire face à la décadence de la société américaine, qui est la source de la violence qui la hante.

Heureusement, c'est dans l'humour que Saul Bellow pratique son art. Ses livres exploitent le comique des situations pour nous faire accéder à un monde qui réunit un mélange de farce et de ferveur morale. Car tout cela n'est pas si simple et les personnages de Bellow sont souvent doubles, oscillant entre l'action et la méditation, la transcendance et l'excrémentiel, l'harmonie et la violence.

Il faut avoir lu les livres de Saul Bellow. Chacun contient les questions que se pose l'Amérique sur la condition humaine tout entière. Les Aventures d'Augie March, Le Don de Humboldt, Herzog, L'Hiver du doyen sont parus en poche chez Gallimard ou en édition courante chez Flammarion.

Dans la limousine qui nous ramène de Lachine à Montréal, ce jour du 14 mai, Saul Bellow me confie: «Personne n'aura le dernier mot, ni le philosophe, ni l'écrivain, dit-il. L'écrivain porte jusqu'à l'aigu les questions que se pose l'homme. Ces questions ne se résolvent pas par la connaissance mais dans l'harmonie de l'art. L'art n'a rien à offrir d'autre que le jeu des émotions. J'ai choisi, pour ma part, la réponse de l'artiste.»