En aparté - Éditeurs sans éditions

Il y a cent ans, l'homme politique et historien Thomas Chapais affirmait, lors d'une conférence prononcée à Québec, être convaincu de «la formidable puissance du livre». Cet auteur d'une très conservatrice Histoire du Canada se réjouissait de la volonté de certains catholiques canadiens-français de créer une bibliothèque modèle «qui ne contient que des livres où la vérité est enseignée, où la morale est respectée, où la vertu est exaltée, où le mal et l'erreur sont flétris»...

Au service de l'Église hier, cette «formidable puissance du livre» se consacre beaucoup aujourd'hui à servir le «marché». Dans l'univers du livre, ce développement d'une idéologie de «marché» va de pair avec une concentration de plus en plus grande des intérêts entre les mains de quelques joueurs. La concentration produit une vertigineuse abondance d'imprimés qui saturent les librairies de sous-littérature, soutient entre autres l'éditeur américain André Schiffrin.

Fils d'un éditeur célèbre, le créateur de la Pléiade lui-même, André Schiffrin a montré, dans un petit ouvrage intitulé L'Édition sans éditeurs, comment fonctionne la «censure du marché» que commandent ces concentrations de plus en plus importantes dans l'édition. Afin de maximiser les profits et de répondre à une logique de croissance, les grands groupes cherchent irrésistiblement l'auteur connu et le thème à succès fondé sur l'existence de publics qui sont déjà cernés. Ainsi les «nouveaux talents ou les points de vue originaux trouvent-ils difficilement leur place dans les grandes maisons», démontre Shiffrin en substance.

Contre toute attente, L'Édition sans éditeurs a connu un succès considérable dans une vingtaine de pays différents, ce qui témoigne des préoccupations que suscite la révolution conservatrice qui se met en place dans l'édition depuis quelques années. «Bien que la situation soit très différente dans tous ces pays, les éditeurs ressentent les mêmes appréhensions, explique Schiffrin. Celles-ci sont parfois liées au rôle grandissant des conglomérats locaux, comme en Allemagne, ou à celui des grands groupes internationaux, comme en Amérique latine où les Espagnols contrôlent une part sans cesse croissante du marché.»

Schiffrin vient de publier un nouvel opuscule, Le Contrôle de la parole, qui fait suite au premier. Dans ce livre énergique, il s'inquiète de la prise de contrôle de plus en plus massive du capital financier et symbolique par des intérêts qui n'en ont que pour la croissance de leur avoir selon des perspectives qui n'ont rien à voir avec l'univers culturel du livre. Il cite le cas de La Martinière en France, cette grenouille qui a avalé l'an passé cette pièce de boeuf qu'est Le Seuil. Depuis, ratages et cafouillages inouïs ont ponctué l'exercice de cette fusion, surtout au chapitre de la diffusion.

Hervé de la Martinière, qui détient 17 % du capital, affirme que chaque livre doit désormais être une source de profit. La Martinière carbure en mettant à contribution des capitaux de plusieurs groupes, dont ceux du Chicago Tribune. Le vaste empire du Chicago Tribune, il faut le rappeler, s'est maintenu et a prospéré beaucoup à cause de la ville de Baie-Comeau, fondée en 1937 par son propriétaire, le colonel McCormick, afin de pouvoir exploiter à faible coût la forêt québécoise grâce à une main-d'oeuvre et à des pouvoirs hydroélectriques à bon marché.

Dans son livre, Schiffrin dresse un bilan sévère des paysages éditoriaux anglais, américain et français, lequel est d'ailleurs présenté comme l'un des pires du monde. De l'air, il en espère du côté des petites maisons, seules capables à son sens d'ouvrir des brèches dans le conformisme qu'encouragent de plus en plus les grands groupes.

Mais au Québec comme ailleurs, on ne peut que s'inquiéter de l'avenir de ces petites maisons. Le métier d'éditeur a beau être investi par de nouveaux venus sur la base de bonnes intentions, il n'est souvent maîtrisé que dans les apparences. Cela donne lieu à la production d'horreurs: des pages plus ou moins brouillonnes , un montage sommaire, la reliure de photocopies sous une feuille de carton lustrée qui tient lieu de couverture... Le livre courant est de plus en plus à la littérature ce que le hamburger est à la gastronomie avec ses deux pains d'éponge synthétique collés à une rondelle de caoutchouc animal.

Les livres de Schiffrin, publiés à l'enseigne de La Fabrique, sont paradoxalement une illustration parfaite de ce savoir des métiers du livre de plus en plus déficient. Petit bijou critique, Le Contrôle de la parole est néanmoins un objet physique assez fruste, ficelé de la manière la plus lamentable en regard des règles éditoriales du métier.

Autre problème pour l'avenir des petites maisons: le système de subvention étatique soutient surtout les plus gros. Les puissants le sont de plus en plus, comme ne manque jamais de le rappeler l'actualité: cette semaine, les Éditions Beauchemin, la plus ancienne cathédrale éditoriale encore debout au Québec, a été absorbée par un de ses concurrents, Chenelière éducation.

Fondée en 1842, Beauchemin a écoulé durant des décennies sa production à l'ombre des clochers. De l'Almanach du peuple aux «livres de récompense», la maison a longtemps caressé ses alliances au pouvoir religieux en place pour assurer sa croissance et sa respectabilité. À compter des années 1960 toutefois, le pouvoir s'étant transféré du côté du savoir, Beauchemin s'est aligné peu à peu, comme tous les éditeurs, sur la voix du nouveau commerce du livre, en assimilant les différents vecteurs d'industrialisation mis en place par l'État: les subventions, le réseau d'écoles publiques, une fonction publique étendue. Depuis vingt ans, Beauchemin se consacrait tout entier à l'édition scolaire, le créneau le plus lucratif.

Le nouveau propriétaire a déjà absorbé Gaëtan Morin éditeur. Avec désormais un chiffre d'affaires de 50 millions de dollars, Chenelière possède un quasi-monopole pour l'édition scolaire au pays des érables.

Pour ceux qui croient encore possible de défendre l'édition comme autre chose qu'un simple assemblage de PME qui se structurent selon les vents de l'économie de marché, il reste beaucoup de travail à faire, sur tous les fronts.