Littérature francophone - Le génial mégalomane

Jean-Marc Pasquet a publié en 1996, chez Robert Laffont, Nègre blanc. Ce roman vient tout juste d'être repris aux Éditions Mémoire d'encrier. C'est à la même maison que paraît Anthologie secrète de Frankétienne.

Nègre blanc est carrément un polar. Se déroulant en Côte-d'Ivoire, il raconte les péripéties d'un métis, Niilanti, qui, pris dans une affaire de diamants et de drogue, tombe amoureux d'Adaly, superbe Africaine. Au moment où il apprend qu'elle attend un enfant de lui, elle est retenue en otage par des malfrats à la solde d'un caïd libanais. Niilanti multipliera les actes de bravoure, enverra ad patres quelques fripouilles, se fera teindre en noir pour semer ses opposants.

On aura compris qu'il s'agit d'une histoire rondement menée, d'un roman dont la subtilité n'est pas le propos.

Restent le souffle évident de l'écriture, la luxuriance des détails, l'érotisme jamais trop appuyé du récit. La peinture qui est faite d'Abidjan est à la fois convaincante par la vivacité de la description et par le rythme des dialogues, jamais très loin de la précision qu'on aime à prêter aux répliques que des protagonistes s'échangeraient au cinéma.

Trois nouvelles, plutôt brèves, s'ajoutent à cette réédition, fruit d'une collaboration entre l'éditeur montréalais et la maison suisse Rezonnance.

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Quittons l'Afrique et le roman d'aventures pour aboutir en Haïti. Frankétienne est tenu pour l'un des écrivains les plus importants de là-bas. À la fois peintre, sculpteur, musicien et essayiste, Frankétienne partage avec Jean-Marc Pasquet le sort d'être de sang mêlé. Là s'arrête la similitude. Si on y tient, on pourra avancer que ces deux écrivains ont été invités à la foire du Métropolis bleu. Bien mince parenté, évidemment.

Frankétienne a une oeuvre d'une importance considérable. Il écrit à la fois en français et en créole. Pour Dany Laferrière (c'est la quatrième de couverture qui nous en informe), il serait «une figure nobélisable». Je me connais trop peu en matière de consécration suédoise pour me prononcer à ce chapitre.

Je suis toutefois convaincu de la pertinence de cette «anthologie secrète». De quoi s'agit-il? De fragments, de morceaux de journal intime, de poèmes, de proses, qu'accompagnent des dessins de l'auteur des photos de Rodney Saint-Éloi.

D'entrée, nous apprenons que Frankétienne se tient pour un génial mégalomane. On soupçonne la volonté de provocation. Mais l'avertissement vaut son pesant d'or. Le lecteur s'apercevra très tôt que la modestie n'est pas le fort de Frankétienne. Quelle importance? Peut-on lui en faire grief puisqu'il écrit aussi: «J'ai produit une quarantaine d'oeuvres qui parlent mieux que mes blablas répétitifs. Je suis un jeune vieillard en fin de carrière littéraire»?

La richesse de ce livre vient à mon sens de ce que son auteur s'y livre sans retenue, qu'il provoque, qu'il lance des flèches qui vont plus loin que la provocation facile. Comme si Frankétienne n'en pouvait plus, tout à coup, de poser au révolutionnaire. L'oeuvre est faite, il y a eu, il y a les prises de position, les charges publiques (Frankétienne a été ministre de la Culture en Haïti en 1988), les oppositions aux régimes d'oppression. Reste, j'imagine, une immense lassitude, que viennent visiter des relents de révolte.

J'ai un faible pour les écrits en marge, les fragments, les notes, les commentaires. Cette anthologie n'est peut-être pas aussi «secrète» que le prétend l'auteur, mais elle est le fait d'un écrivain pour qui l'écriture n'est pas un passe-temps ni encore moins un gagne-pain. Le ton est direct. «12 avril 1936. Je nais à Ravine-Sèche (Haïti), à la suite du viol d'une jeune paysanne, Annette Étienne, 13 ans, par son père adoptif, Benjamin Lyles, homme d'affaires américain, président-directeur général des chemins de fer McDonald qui relie Port-au-Prince à l'Artibonite.» Cet aveu dans toute sa crudité nous permet de mieux comprendre un cri comme celui-ci: «Au seuil du crépuscule en majuscules d'angoisse, je jongle avec mes trous.»

Nègre blanc
Nègre blanc
Jean-Marc Pasquet - Mémoire d'encrier - Rezonnance - Montréal et Genève, 2005, 394 pages

Anthologie secrète

Frankétienne - Mémoire d'encrier - Montréal, 2005, 169 pages