Essai littéraire - Anatole Vasanpeine, artiste secret

Anatole Vasanpeine est né l'année de l'affaire Dreyfus. Enfant gris, il grandit sans se faire voir, sa silhouette tranchant peu avec les pierres de la ville de Poitiers. Mais lui, il regarde tout intensément. Tout? Surtout les corps, rien que les corps, et encore, seulement des fragments... Initié à la photographie par M. Kusakabe, un libraire japonais exilé en terre française, il exerce secrètement son art aux Bains-Douches, édifice public qui l'emploie. Dès qu'une cliente ou un client referme la porte de la cabine de bain, Anatole Vasanpeine se faufile silencieusement, pose son objectif sur une fente de la porte, photographie ce que l'interstice laisse voir. Au sortir de la chambre noire, il découvre ce que le hasard a saisi: tout le ravit.

Alberto Manguel résume ainsi ce curieux homme: «Malheureusement, rien ni personne ne tenta jamais de débarrasser Vasanpeine de son apparence obscure et, en dépit du feu qui ne cessa jamais de brûler en lui, il resta toute sa vie, aux yeux de ses connaissances, un préposé aux Bains-Douches à la démarche pesante et aux yeux chassieux.» Comment l'auteur a-t-il eu vent de ce singulier personnage? Peut-être par le biais d'un article de Jean-Luc Terradillos, «Le cas Vasanpeine», paru en 1999 et cité dès les premières pages du livre. Mais l'un et l'autre se sont penchés sur l'existence de Vasanpeine grâce à ses carnets bien conservés, petits cahiers où il décrivait l'objet et l'état de ses saisissements, et qui ont laissé trace de lui après sa mort.

Ce qui étonne vraiment, c'est que Vasanpeine crée sans se savoir artiste. Ou, du moins, sans vouloir réclamer un statut, chercher une reconnaissance. L'acte est privé, chargé de sens uniquement pour Vasanpeine. «Pour lui, philosophe poitevin spontané guidé par l'intuition, l'univers n'était pas l'incarnation de formes pré-existantes mais de formes qui, au contraire, tendaient vers une existence archétypique que lui, Vasapeine, était en mesure de leur accorder grâce au déclic accoucheur d'un objectif et au bain rituel dans un fluide approprié.»

Un jour pourtant, Vasanpeine entre en collision avec la réalité d'un corps; lui seul le happe tout entier. Cette rencontre sera décisive... et met fin à ce récit élégant et savamment documenté. Mais au-delà de son aspect historique, Un amant très vétilleux suggère une réflexion sur le regard, le corps, l'érotisme et la création. Mais surtout, on y constate que l'activité créatrice de Vasanpeine répond à une nécessité, et au désir. Pure gratuité de l'acte; cela fait rêver.