Témoignage - Le bréviaire des survivants

Sur la couverture, un chiffre et deux lettres réunies forment un titre intrigant: 5-Fu. Aussitôt, l'esprit du lecteur s'emballe. Est-ce un groupe rock, une arme secrète, une flottille japonaise? La réalité est à des lieues de celles-là, incroyablement plus prosaïque. En vérité, 5-Fu, c'est plutôt le petit nom dont on a affublé une chimiothérapie moderne, un vocable sec et froid, dont l'esthétisme aseptisé cache pourtant un petit bijou d'introspection.

Signé Pierre Gagnon, cet ouvrage sans prétentions retrace avec lucidité la descente en enfer d'un survivant, du moment où il apprend qu'il a le cancer à sa rédemption, en passant par les affres des limbes de la chimiothérapie. Par petites touches, celui-ci décrit l'angoisse d'être condamné, puis l'isolement qui impose sa voix, la fatigue chronique, la douleur diffuse et l'incompréhension qu'il lit dans le regard des autres. Ces autres qui le comprennent si mal.

Le cancer est un mal insidieux qui coupe celui qui en est atteint du monde. Mais quand les mots ne suffisent plus, les gestes, eux, restent, terriblement aliénants. «Prendre ma température corporelle, avaler un anti-acidité, un anti-nausée, un anti-diarrhée, essayer de me nourrir, me laver et me rendre à l'hôpital pour la chimio de treize heures», écrit-il pour illustrer l'extrême solitude que commandent toutes ces nouvelles responsabilités.

Se dessine alors une dérive habile qui louvoie entre un «avenir incertain» et un «présent incontestable» que le musicien de formation arrive à faire sonner admirablement juste. Jamais larmoyante, toujours lucide, sa réflexion prend la forme de brèves réflexions thématiques qui s'étirent jusqu'à la rémission. Six mois qui tiennent en moins de cent pages d'une vie suspendue au fil de la fatalité, puis reconquise patiemment.

Avec son humour fin, sa plume acérée et son regard pénétrant, Pierre Gagnon livre ici ce qui pourrait bien rapidement devenir le premier bréviaire québécois à l'intention des cancéreux... et de leurs amis. Un essentiel à offrir à tous ceux dont la vie est rongée — de près comme de loin — par ce démon moderne, «aux survivants comme à ceux qui ont désespérément essayé de le devenir».