Récit - Vues du corps et de l'esprit

Entremêlant ses souvenirs du grand écran et son histoire intime, Réjane Bougé s'abandonne à un exercice sensible de cinéphilie auquel Michel Tremblay, on s'en souviendra, s'était livré avec brio dans Les Vues animées (Leméac, 1990). «À l'origine du geste d'écrire, écrit-elle dans Je ne me lève jamais avant la fin du générique, il y a souvent une oeuvre qui vous cravache plus que d'autres répondant en écho à ce qui est au coeur de votre propre désir.

Dans ma vie, La Jambe de Caïn, une série noire de Cledwyn Hughes racontant les déboires d'un dentiste à la fois jaloux et effrayé par la jambe artificielle de sa femme, joua ce rôle.»

Née à Montréal en 1957, l'auteure a travaillé durant une quinzaine d'années comme animatrice culturelle à la radio de Radio-Canada. Depuis une douzaine d'années, elle a donné trois romans. À commencer par L'Amour cannibale (Boréal, 1992), dans lequel elle explorait les saignées d'une enfance (la sienne, bien que teintée de fiction) vécue à l'ombre d'un père à la jambe artificielle et d'une mère qui avait perdu un sein.

C'est ainsi que son oeuvre se déroule autour de ce malheur familial, du manque et de la mutilation, auquel cette fois viennent se «greffer» des films et ceux qui les font: «Dans le codicille tourné à ses glaneurs et à sa glaneuse, Agnès Varda — qui a veillé à ce que les oeuvres de Demy, son mari, soient restaurées et recolorisées — s'émeut de constater après coup qu'elle a filmé sur son propre corps des détails semblables à ceux que ce dernier a recueillis sur lui-même dans Jacquot de Nantes.»

Le cinéma pour apprendre à vivre, pour apprendre à parler, à écrire même, mais aussi comme éducation sexuelle. Même la virginité perdue dans la hâte, à l'occasion d'un voyage éclair à New York avec l'assistant de David Cronenberg sur le plateau montréalais de Scanners, se déroule à l'ombre du cinéma. Souvenirs d'une époque perdue, cinémas disparus, nostalgie du «cinéma Kraft» au «canal 10»: Réjane Bougé égrène ses souvenirs et ses obsessions sous le signe de la perte et du démembrement.

Récit au ton monocorde, trop souvent écrasé sous le poids des références, Je ne me lève jamais avant la fin du générique semble rédigé au fil d'une inspiration naturelle et — comme c'est souvent le cas avec l'inspiration — naturellement débridée. Il aurait pu gagner en force et en émotion si son auteure avait choisi d'ordonner et de rendre fluide son récit.