Essais - Yves Michaud, ses pompes et ses oeuvres

Quiconque a eu l'occasion, voire le plaisir, de côtoyer Yves Michaud dans l'une ou l'autre des nombreuses fonctions qu'il a occupées au cours des 50 dernières années sait que l'homme a une assez haute opinion de lui-même, de ses pompes et de ses oeuvres. «La différence entre toi et moi, avait-il dit un jour à René Lévesque, c'est que tu es un orgueilleux, et moi, un vaniteux. L'orgueil, avait-il cru bon d'ajouter, bâtit des empires [...] tandis que la vanité, aimable bémol de l'orgueil, accompagne ces changements en leur ajoutant un rien de panache et de fantaisie.»

Panache et fantaisie, tout réels soient-ils, ne sont cependant que des attributs bien incomplets et injustement réducteurs de cet homme fougueux, militant, aux idées claires et au verbe haut, cultivé jusqu'au bout des ongles, aussi à l'aise dans les salons parisiens qu'il a fréquentés pendant de nombreuses années que dans les salles plus feutrées des réunions d'actionnaires où, souvent esseulé, il a eu le courage de s'attaquer aux puissances de l'argent.

Et voilà que les Éditions Fides ont l'idée de publier un recueil de ce qu'on croît être les meilleurs textes ou les meilleures interventions publiques de sa vie adulte, à partir de ses premiers écrits comme journaliste au très libéral Clairon de Saint-Hyacinthe, au début des années 50, jusqu'à ses tonitruantes interventions qui ont entouré ce que d'aucuns appellent l'affaire Michaud, en référence à la motion de blâme que l'Assemblée nationale lui a adressée en décembre 2000.

L'ouvrage prend la forme d'une centaine de textes plus ou moins longs publiés sous le titre Les Raisons de la colère, pastiche au goût discutable d'un des romans les plus célèbres du XXe siècle. La plupart de ces textes ont déjà été publiés quelque part mais il y en a, dit-on, qui seraient carrément inédits. Quoi qu'il en soit, l'ensemble se présente comme une sorte de best-of, un genre malheureusement de plus en plus répandu en cette époque de recyclage obligé. On aurait préféré que l'auteur, qui a pourtant la plume agile et qui a maintes fois fait preuve de sa loquacité, offre du neuf et fasse part de l'évolution de sa pensée tant sociale que politique en quelques centaines de pages originales et bien tassées, quitte à proposer en annexe quelques-uns de ses meilleurs écrits du bon vieux temps.

Mais ce n'est pas ce qui est survenu, et on a plutôt droit à 400 pages d'annexes, regroupées en quelques grands chapitres qui font le tour de la vie professionnelle de l'auteur, de son premier métier de journaliste à celui de politicien et de diplomate. Sans oublier, bien sûr, toutes ses années de militantisme en faveur de la souveraineté du Québec et de la promotion de la langue française, ainsi que son combat plus récent contre les banques et les grandes institutions financières, un combat qui lui a valu le surnom de «Robin des banques». Ces chapitres sont tous précédés de quelques pages d'introduction fort bien faites et de nature à mieux situer le lecteur. Celles-ci ne sont cependant pas signées, si bien qu'on ne sait pas si elles sont de l'éditeur ou si c'est plutôt l'auteur qui parle de lui à la troisième personne.

La fameuse «affaire»

L'ouvrage suit un ordre relativement chronologique, à l'exception toutefois du chapitre 1, où Michaud s'époumone pendant une cinquantaine de pages autour de sa fameuse «affaire». Certes, il n'est pas très plaisant d'être rabroué par l'Assemblée nationale sans avoir été entendu au préalable et à partir d'une interprétation de vos propos qui vous dépeint comme un abominable antisémite. «Je suis le premier Québécois condamné pour délit d'opinion», se plaît-il d'ailleurs à répéter depuis lors, vouant une haine éternelle à celui qu'il croit être à l'origine de tous ses malheurs, Lucien Bouchard, alors premier ministre.

Plusieurs n'auraient vu dans cette condamnation, au demeurant absolument indigne de nos élus, qu'une grossière manoeuvre politicienne dictée par les contingences du moment et auraient passé à autre chose. Pas Michaud qui, près de cinq ans après les événements, continue de jouer les persécutés. «Le 14 décembre vint. Ce jour-là fut le plus triste de mon existence parmi la race des hommes», s'indigne-t-il avec la grandiloquence qu'on lui connaît. «Chacun des 1338 jours qu'il m'a été donné de vivre depuis cette date maudite, je revois 109 députés de l'Assemblée nationale se lever comme des automates pour me couvrir de honte et d'opprobre et salir ma réputation.»

Luttes et combats

Mais ces derniers malheurs ne peuvent pas occulter les innombrables années de luttes et de combats sociaux et politiques de l'auteur. À cet égard, le long chapitre sur ses 15 années de journalisme au Clairon et à La Patrie est particulièrement intéressant. On y découvre un jeune homme énergique et passionné qui a soif de liberté et de justice sociale dans un Québec alors étouffé sous l'obscurantisme de Duplessis. Écrits dans une langue remarquable, les articles tombent drus, tantôt pour dénoncer la collusion entre l'Église et le vieux chef de l'Union nationale, tantôt pour saluer le courage des grévistes de Murdochville, souvent enfin pour traiter de l'évolution du Québec et souhaiter une réforme du fédéralisme qui ne vient jamais.

Cette carrière journalistique, qu'il abandonnera pendant quelques années pour devenir député libéral à l'Assemblée nationale, refera surface en l974 alors qu'il présidera à l'aventure du Jour, un quotidien indépendantiste mis sur pied après la défaite péquiste de 1973 et qui ne vivra que quelques années. L'ouvrage offre évidemment plusieurs textes que l'auteur a fait paraître dans ce journal, dont celui publié dans le premier numéro et qui se conclut ainsi: «Ce n'est pas un mince honneur que d'apporter sa modeste contribution à la venue d'un temps nouveau. Il faut le payer. Nous sommes prêts.» On vient enfin de découvrir ce qui a inspiré Jean Charest!

La question linguistique

Les plus belles pages du livre sont cependant celles que Michaud réserve à la défense et à la promotion de la langue française, probablement le combat le plus important de toute sa vie. Qu'il s'agisse de ses interventions à titre de parlementaire, alors qu'il a lutté en compagnie de René Lévesque et de quelques autres contre l'adoption en 1969 de l'infâme loi 63, jusqu'à des textes plus récents où il s'inquiète à la fois de la tiédeur dans l'application de la loi 101 et de la piètre qualité de la langue parlée et écrite, l'ouvrage fourmille de textes où l'auteur monte vigoureusement au front pour cette langue dont il est si follement amoureux. «La langue française est ma patrie», comme l'illustre si bien le titre d'un de ces textes.

Mais au-delà de la seule question linguistique, ce que craint l'auteur, c'est la disparition éventuelle de son peuple, devenu selon lui de plus en plus incapable d'intégrer les immigrants à la culture majoritaire. Voilà pourquoi sa plus récente bataille consiste à convaincre ses compatriotes d'obliger les fils et les filles d'immigrants à faire leurs études collégiales en français, comme la loi 101 les contraint déjà à le faire au moment des études primaires et secondaires. Une lutte qui est bien loin d'être gagnée si on en juge par la tiédeur avec laquelle sa proposition a été reçue, à l'intérieur même de son propre parti. Mais cette lutte pourrait tout aussi bien reprendre de la vigueur à la lumière du tout dernier jugement de la Cour suprême qui, selon plusieurs, ouvre une brèche supplémentaire dans les dispositions de la Charte de la langue française.

Et si ce combat a lieu, vous pouvez parier qu'Yves Michaud en sera. Parce qu'au-delà de ses allures de testament, son livre n'est peut-être qu'une façon différente de brasser la cage et de poursuivre la bataille. En dépit de ses 75 ans, l'homme ne donne pas l'impression d'avoir envie de dételer.

Michaud, qui a toujours eu l'intelligence de savoir rire de lui-même, a souvent répété, en parlant de sa vie en zigzag, qu'il était parti de rien pour arriver nulle part. Ce n'est peut-être pas aussi vrai qu'il le prétend.