Biographie - Le chemin de croix de Gilles Kègle

1985. Gilles Kègle, infirmier au chômage, laisse son gros sac de bouteilles vides dehors pour pouvoir entrer au Salon du livre. Il a juste assez d'argent pour payer son entrée mais devra se contenter de regarder les livres.

Vingt ans plus tard, au même salon, il se prête à des séances de signatures à l'occasion de la sortie de sa biographie écrite par Anne-Marie Mottet. La vie de Gilles Kègle a l'air d'une parabole chrétienne: «Le message de mon livre, c'est de ne jamais abandonner nos rêves. Je dis aux gens de ne jamais lâcher le morceau. Bien sûr, il faut s'attendre à des années d'épreuves avant de les réaliser», nous disait-il lors d'un entretien cette semaine.

Âgé de 62 ans, l'homme passe ses journées à soigner des gens âgés, alcooliques, sales, parfois violents. Cela faisait un moment qu'il songeait à écrire son récit de vie: «Tout le monde demande qui est Gilles Kègle, quel est son passé. J'en ai toujours parlé un peu, mais jamais trop, parce qu'il y a trop d'émotions. [...] Ça faisait longtemps qu'on voulait que j'écrive ma vie, mais je ne connaissais pas d'auteur, je ne connaissais pas d'éditeur.»

Il demande donc l'avis de son «ami» John Ralston Saul, qui le réfère aux Éditions Boréal.

Des pauvres et des vedettes

On reconnaît l'écrivain et sa femme Adrienne Clarkson sur une grande photographie posée au mur du local de la rue du Pont. Gilles Kègle est devenu la coqueluche des journalistes et de célébrités. On a même confié à Diane Dufresne le soin de signer sa préface. L'infirmier de rue a beau répéter que «ça ne change rien à son ego», on sent bien que la fréquentation des vedettes est loin de lui déplaire. Quant à ses «amis journalistes», comme Robert Fleury et Alain Bouchard du Soleil, ils sont de bon conseil. Cette semaine, ils lui ont suggéré de ne pas se rendre à Rome avec Jean Charest: «Les journalistes pensent tous comme moi. Je me serais fait taper sur les doigts et, en plus, on appelle ça de la récupération politique et ça, c'est grave! J'ai été félicité par les journalistes ce matin parce que je n'y vais pas», expliquait-il par téléphone au président de son conseil d'administration lors d'un des nombreux appels ayant interrompu notre entretien.

Gilles Kègle n'a pas le choix: il faut qu'il s'occupe de son image. «Je ne peux même pas aller au restaurant. J'y suis allé une fois et il y a une femme qui m'a dit que je devrais avoir honte de me permettre de manger là alors que je m'occupe des pauvres.» Quand on lui demande s'il trouve cela injuste, il répond que ce n'est pas si grave et qu'il comprend: «Ça ne me dérange pas de ne pas aller au restaurant. Les pauvres sont frustrés et, quelque part, moi, ça me demande seulement de la compréhension. Ils s'attendent à ce que je vive comme eux.»

Pas normal

Soucieux de transmettre «une parole», «un message», Gilles Kègle révèle dans la biographie beaucoup de choses sur sa vie personnelle, au risque d'envenimer les relations déjà difficiles qu'il entretient avec sa famille. «J'ai écrit mon livre sans prétention. Au contraire, c'est très humiliant parce que je me suis mis complètement à nu devant tout le monde.» Il décrit son enfance sans amour à Trois-Rivières, l'agression sexuelle dont il a été victime à l'adolescence, les châtiments qu'il s'est lui-même infligés, sa descente en enfer, l'alcoolisme, les tendances suicidaires, la rue et, enfin, la rédemption auprès des plus démunis.

La mort du pape Jean-Paul II et la tenue du Salon du livre ont pour le moins perturbé son quotidien. Gilles Kègle visite pas moins de 40 patients par jour, sept jours sur sept depuis déjà 19 ans. Et, précise-t-il, il «ne prend jamais congé».

Avec ses allusions aux miracles ou encore à ses visions, on est tenté de voir en cet homme aux grands yeux mélancoliques un exalté un peu naïf. Or Gilles Kègle trouve toujours le moyen de nous surprendre. Lorsqu'il parle de ses malades, il est d'une lucidité implacable. «On ne fait pas grand-chose pour les personnes âgées. On avait promis du gros maintien à domicile, il y a quelques années, mais ça ne se fait pas. Et la population des personnes âgées augmente. Ça peut devenir inquiétant si jamais il n'y a pas de changement. Ça va prendre des bénévoles et c'est pas normal qu'on se fie seulement sur les bénévoles.»