Roman québécois - Chronique de deux morts annoncées

Les progrès sans cesse grandissants de la médecine s'accompagnent de questionnements éthiques de plus en plus complexes. Où commence et s'arrête la vie? Doit-elle être sauvegardée à tout prix? Qui a le droit de décider d'y mettre fin? Illustrées jusqu'à l'extrême par des cas qui dérapent en cirque médiatique comme celui récent de Terry Schiavo, ces interrogations dérangeantes sont désormais inévitables.

Laurent Laplante, lui, aborde ce questionnement sous la forme d'un court roman, sur lequel la mort étend entièrement son ombre. Je n'entends plus que ton silence se penche sur la légitimité du suicide, de l'euthanasie et de la mort assistée. L'auteur et essayiste a campé les positions de ses deux protagonistes dans les coins opposés de ce ring philosophique. Sombre sexagénaire, Jean-Philippe est obsédé depuis toujours par des idées suicidaires (constamment reportées à cause d'un pacte conclu avec sa compagne), mais il s'oppose au «meurtre par compassion». Au contraire, Julie embrassait la vie par tous les pores de son être, mais elle a souvent proclamé, lors de discussions entre amis, son aversion pour une existence végétative.

Contre toute attente, c'est la si vibrante Julie, elle qui pourtant concède plusieurs années à son amoureux, qui tombe la première. Doublement frappée. Victime d'un accident d'automobile qui l'abandonne à un coma irréversible, elle souffre aussi, découvre-t-on, d'un tumeur au cerveau qui la condamne.

Depuis, une promesse arrachée pendant un échange qu'il croyait théorique hante Jean-Philippe: que savait Julie de sa maladie lorsqu'elle a exigé qu'il ne la laisse jamais vivre «hors autonomie et sans dignité»? À quoi l'amant s'est-il vraiment engagé? Le drame ayant rompu la communication au sein de ce couple si aimant, il devient difficile pour Jean-Philippe de présumer des pensées et envies profondes de Julie, une fois celle-ci vraiment confrontée à la mort. Jusqu'à quel point connaît-on l'être qui partage intimement notre vie?

Au chevet de la femme qu'il aime depuis trente ans, la narrateur traque donc les moindres signes de conscience de la comateuse, interroge ses propres souvenirs, cherche dans son journal les traces de conversations passées, fouille enfin tout ce qui pourrait apporter une réponse à son douloureux dilemme. C'est à travers les pages de ce journal intime que le lecteur prend connaissance de son graduel cheminement — le récit s'étend sur 25 jours — vers l'acceptation de cette ultime mission. «Je ne parviens même pas à écrire le mot. Je me leurre moi-même en recourant aux euphémismes: mettre fin à ses souffrances, abréger ses jours... Ce qu'elle veut et attend de moi, c'est que je la tue.»

Je n'entends plus que ton silence explore les questionnements fondamentaux qui dérivent de cette situation extrême, mais aussi les aspects plus concrets d'une vie qui ne tient plus qu'à un corps inerte, ou presque. Le système médical n'est guère épargné par le narrateur, conquis par l'humanité des infirmières mais outré, à une exception près, par la froideur clinique des médecins.

Malgré la lourdeur de quelques phrases, Laurent Laplante raconte avec sensibilité et tendresse cette histoire de mort qui est aussi, surtout, une histoire d'amour.