Essais - Reeves pour l'avenir

Avec Chroniques du ciel et de la vie, un recueil de chroniques d'abord diffusées hebdomadairement sur France Culture depuis 2003, l'astrophysicien Hubert Reeves poursuit sa croisade écologiste. On n'hésitera pas à affirmer que celle-ci est nécessaire et qu'elle mérite notre appui. On connaît, depuis les travaux du philosophe Hans Jonas, les impératifs du «principe responsabilité»: «Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre», «Ne compromets pas les conditions pour la survie indéfinie de l'humanité sur terre.» En traitant «de l'agression que l'humanité fait subir à la nature, menaçant par contrecoup son propre devenir», Reeves ne dit pas autre chose et nous invite à un sursaut de conscience sans lequel nous courons à notre propre perte.

Ces chroniques ne renouvellent pas vraiment l'argumentation habituelle de l'astrophysicien, mais elles offrent, une fois de plus, l'essentiel spectacle du scientifique qui ne craint pas de se faire vulgarisateur et militant parce qu'il sait que l'heure est grave et que c'est tous ensemble que nous périrons ou que nous survivrons.

Qu'il traite de la disparition de certaines espèces animales, de l'amincissement de la couche d'ozone, de la pollution des sols et de l'eau, de la surpêche, du réchauffement de la planète ou de la déforestation, Reeves ne perd jamais de vue son horizon humaniste qu'il souhaite élargir à notre rapport avec les autres espèces et le cosmos tout entier. «Nous le savons maintenant, écrit-il: tous les vivants sont incorporés dans le gigantesque écosystème planétaire dont la destruction entraînerait inéluctablement notre propre élimination. Notre existence et notre survie dépendent étroitement du traitement que nous réservons à nos compagnons de voyage. Sauver les hommes, sauver les animaux: même combat.»

Donnant raison à Kofi Annan, selon lequel «faire quelque chose coûte cher, ne rien faire coûtera beaucoup plus cher», Reeves rappelle que l'obsession de la rentabilité économique à court terme ne peut qu'affecter dangereusement les équilibres écologiques essentiels et qu'il importe donc, de toute urgence, de «concilier nos demandes d'énergie et nos exigences environnementales». L'exemple plutôt encourageant de la lutte aux pluies acides illustre, selon lui, la nécessité d'une coopération entre trois instances: les scientifiques, qui étudient le phénomène et proposent des solutions; les gouvernements, qui légifèrent dans le bon sens; les entreprises, qui respectent les lois. Il aurait pu ajouter: une opinion publique informée et éclairée qui ne cesse de faire pression en ce sens.

La vraie vie

Travailler à l'avènement d'une conscience écologique, Reeves en est bien conscient, n'est pas une sinécure parce que notre mode de vie à l'occidental, entre autres, ne fonctionne pas suivant cette logique. Imaginez, par exemple, une famille urbaine accablée par la chaleur d'un été caniculaire. Elle décide de se rendre, en voiture évidemment, à une plage de banlieue ou de campagne. En chemin, pour son confort, elle actionne le climatiseur à fond, et le conducteur, devant l'impatience de sa petite troupe, accélère le plus possible en trichant sur les limites de vitesse. Résultat: «Ces gestes pour leur confort d'aujourd'hui sont promesses de beaucoup d'inconfort à venir; ils les paieront très cher, mais plus tard.» Leçon: il faudrait limiter l'usage de l'automobile, celui de la climatisation (qui augmente la consommation d'essence) et ralentir. Sommes-nous prêts? Il le faudrait, pourtant, pour que l'avenir soit possible.

En ce qui concerne l'univers techno-industriel, Reeves tient à réitérer la pertinence du principe de précaution, énoncé par les Nations unies en 1994 mais souvent battu en brèche, depuis, par certains scientifiques pressés ou avides de profits. Selon ce principe, «quand il y a risque de perturbations graves ou irréversibles, l'absence de certitudes scientifiques absolues ne doit pas servir de prétexte pour différer l'adoption de mesures». Les exemples catastrophiques de la thalidomide (malformation chez les enfants), de la fabrication de CFC (destructeurs de la couche d'ozone), de certains pesticides (responsables de l'hécatombe des abeilles) et de l'utilisation de l'amiante (un matériau cancérigène, soutenu par le gouvernement du Québec) devraient suffire à justifier la plus grande prudence, en ce qui a trait aux OGM entre autres.

Des progrès

Toutes ces considérations au sujet du comportement de l'humain envers la nature et envers ses semblables amènent Reeves à se poser la question suivante: «Y a-t-il eu, malgré tout, un progrès dans l'évolution du comportement humain lorsqu'on l'envisage à long terme?» Sur le plan technologique, personne ne contestera que ce fut le cas. Sur le plan moral, la chose est moins évidente et les conflits meurtriers du XXe siècle en témoignent. Reeves, pourtant, persiste à croire qu'il y a eu «évolution de la sensibilité humaine» et en veut pour preuve que les horreurs (esclavage, peine de mort, mépris de la femme, massacre de peuples) qui, il y a quelques siècles, faisaient figure de normalité sont au moins, maintenant, condamnées: «Aujourd'hui, ces faits sont connus et généralement blâmés à l'échelle internationale. Les horreurs sont nommées comme telles par une large fraction de l'humanité. Et même si les réactions restent encore trop faibles, ces pratiques sont combattues.» Tout, donc, n'est pas perdu, et Reeves reconnaît aussi l'émergence de ce sentiment de compassion dans notre rapport aux animaux.

C'est cette évolution de la sensibilité humaine, si imparfaite soit-elle, qui lui permet de ne pas croire que «l'intelligence est un cadeau empoisonné» et de ne pas désespérer de l'avenir d'un monde humain. «S'humaniser ou périr, conclut-il: ainsi pourrions-nous présenter l'enjeu auquel nous voilà confrontés.» S'humaniser, c'est-à-dire prendre conscience que l'humain ne se limite pas à sa personne, mais vient avec un monde sur lequel il doit veiller pour ne pas s'éteindre avec lui. Lire Hubert Reeves, c'est encore et toujours redécouvrir qu'il n'y a pas d'espoir sans lucidité.

louiscornellier@parroinfo.net