Notre sélection de bandes dessinées du mois de mars

Une planche de l’album Suicide total de Julie Doucet
Photo: L’Association Une planche de l’album Suicide total de Julie Doucet

Retour total

Elle avait affirmé haut et fort qu’elle ne toucherait plus à la bande dessinée. Et comme seuls les fous ne changent pas d’idée, voilà que Julie Doucet est de retour avec Suicide total, une fresque dessinée publiée sous la forme d’un leporello, sans case, qui se déroule sur 20 mètres et qui se lit d’une longue traite. Et il est réussi, ce retour ? Oh que oui ! Doucet accomplit ici quelque chose de rare : continuer d’innover tout en demeurant fidèle à elle-même, dans cette abracadabrante et autobiographique histoire d’amour à distance entre un militaire français, surnommé le hussard, et une jeune autrice de bédé montréalaise, un peu punk, beaucoup sur l’aide sociale. Et si tout ceci semble bien compliqué, c’est qu’il est difficile de traduire en mots ce que donne ce flot ininterrompu de dessins en noir et blanc, sans zone de gris, qui portent un récit aussi fort que les émotions qu’il relate. À lire, absolument, pour autant que vous puissiez mettre la main sur l’un des rares exemplaires de cette édition limitée.

François Lemay

Suicide total
★★★★1/2
Julie Doucet, L'Association, Paris, 2023, 144 pages

 

 

Être (ou pas) de son époque

Après plusieurs collaborations et un premier album paru en 2014, Minimax, qui racontait les mésaventures d’une étudiante à la maîtrise, l’auteur François Donatien revisite ce personnage devenu maintenant secondaire à celui d’Audrée, protagoniste des Inconvénients de la félicité. Audrée, donc, est étudiante en littérature, poète et nouvellement riche, bref, des conditions pas tout à fait idéales pour quelqu’un qui cherche sa place dans un monde dont les valeurs contemporaines ne lui plaisent pas. Elle préférerait écrire ses tristes amours à la plume, au clair de lune. Audrée se sent anachronique dans ce monde qui carbure à la musique forte et aux trames narratives dictées par Marvel. Et si tout, dans cet album, laisse présager une de ces éternelles trames narratives s’intéressant au passage vers l’âge adulte, Donatien brise le moule avec un dessin dynamique et drôle, et un sens du récit bien rythmé, qui finit par rendre attachant un personnage principal qui a tout pour être insupportable !

François Lemay

Les inconvénients de la félicité
★★★
François Donatien, Nouvelle adresse, Montréal, 2023, 236 pages

 

 

Gräkzörk, nous avons un problème

Tout juste débarqué sur l’imprévisible planète Gräkzörk, un frêle et naïf employé du Loto cosmique a pour mission de remettre au vainqueur du Super Loto une valise contenant la somme faramineuse de 100 millions d’unités. Mais le grand gagnant du lot, monsieur Mirou, réside dans la ville de Sickpick, la zone la plus dangereuse de Gräkzörk. Ce qui devait n’être qu’une formalité se transforme donc en véritable chemin de croix pour notre agent catapulté dans une aventure bourrée de rebondissements aussi déjantés les uns que les autres. Occasion pour les créateurs, Matis Monvoisin et Arnaud Rouesnel, de puiser sans retenue dans les codes bruts de la science-fiction composée d’extraterrestres bodybuildés et de robots géants dans un combat de titans. Porté par un récit inventif et des dessins minimalistes aux couleurs saturées, ce premier album hilarant du duo de bédéistes en met plein la vue.

Ismaël Houdassine

Hyper Loto Espace
★★★★
Mattis Monvoisin et Arnaud Rouesnel, Atrabile, Paris, 2023, 128 pages

 

 

Quand les philosophes tombent de leur piédestal

La Française Catherine Meurisse publie depuis 2017 une rubrique bédé dans les pages de la revue mensuelle Philosophie magazine. Elle y met en scène, toujours avec humour et sur un ton souvent décalé, le quotidien de célèbres philosophes, penseurs ou essayistes. Son nouvel album — qui reprend en version féminine le titre d’un ouvrage de Nietzsche — réunit une compilation de ses meilleurs coups de crayon sur les questions philosophiques où l’on découvre de grandes figures, de Socrate à Simone de Beauvoir en passant par Diderot et Sigmund Freud. Tout en posant un regard tendre sur une quarantaine de personnalités, l’autrice de 43 ans se joue des grands préceptes de la sagesse humaine, qu’elle démystifie, vilipende et triture avec des dessins intelligents. Le geste est impeccable, le discours, piquant et tordant, résolument féministe dans un milieu dominé par les hommes.

Ismaël Houdassine

Humaine, trop humaine
★★★★
Catherine Meurisse, Dargaud, Paris, 2023, 96 pages

 

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