Littérature française - On a encore oublié Michèle Bernstein

Étant donné le rôle joué par Michèle Bernstein dans l'histoire de la plus grande avant-garde culturelle et politique du XXe siècle, on ne peut que s'étonner du fait que les médias osent encore la présenter comme ayant été «la femme de» Guy Debord, sans autre commentaire pertinent.

Sauf exceptions, assez rares, c'est ainsi qu'on a parlé de Michèle Bernstein l'automne dernier, alors qu'elle republiait un ouvrage quasi oublié, Tous les chevaux du roi, ce court roman publié pour la première fois en 1960 afin de contribuer aux finances de l'IS, comme le dit la petite histoire. Or on se demande bien ce qui serait advenu de Guy Debord et, par le fait même, de l'IS n'eût été la présence de Michèle Bernstein.

Née à Paris en 1932, Michèle Bernstein a rejoint l'Internationale lettriste au tout début des années 50, alors que Guy Debord fabriquait son premier film composé de fragments détournés, Hurlements en faveur de Sade. Il n'y a qu'à voir la bouille de Michèle Bernstein, en couverture de cette réédition, pour deviner que la Fronde avait dès lors trouvé son combat, et ça, le cardinal de Retz lui-même n'y trouverait rien à redire.

Michèle Bernstein ne s'est pas contentée de financer l'IS et de seconder Guy Debord dans son rôle de leader et de maître à penser de cette génération d'enfants perdus de l'après-guerre. Elle a aussi imposé un ton et un style sans équivoque qui font pâlir l'étoile des charmants petits monstres de l'époque, quand on y pense et en comparaison.

C'est elle, Bernstein-la-Fronde, qui lançait en 1962 ce jugement sans appel sur le cinéma d'Alain Resnais, alors très en vogue, et sur l'art et la critique de son temps: «Avec la retombée de Resnais dans le plus redondant et le plus mité des spectacles, force est de conclure [...] qu'il n'y a plus d'artiste moderne concevable en dehors de nous.»

Ce «nous», c'est l'Internationale situationniste, bien sûr, à laquelle a officiellement contribué Michèle Bernstein jusqu'à son divorce d'avec Guy Debord, en janvier 1972. Ensuite, elle aurait fait un séjour en Irlande, aurait épousé Ralph Rumney (ex-membre de l'IS lui aussi); certains disent l'avoir vue quelque part au nord de la France, ces dernières années, ou même dans les rues de Paris. Qu'importe. Demande-t-on à l'une des grandes artistes et des grandes révolutionnaires de son siècle ce qu'elle fait de son temps, d'où vient et où va son argent, et autres questions du même acabit?

On ose à tout le moins espérer qu'elle n'a pas passé les quatre décennies séparant la publication originale de son premier roman (il y en a un autre, intitulé La Nuit) de sa réapparition récente en librairie à répondre à cette question: «Quand donc ressortira votre livre?» Comme si elle n'était pas là, bien vivante, pendant que son livre n'y est pas.

Retour en 1960 et à ce roman prétexte, calqué sur le style hussard de l'époque, avec une emphase sur le mode libertin — de quoi faire rougir Sagan, vraiment. L'intrigue est mince, quasi réduite à sa plus simple expression. Après tout, on est chez cette jeunesse oisive et désinvolte de l'après-guerre; l'auteure pousse le trait, s'arrête aux abords de la caricature, et vlan, mine de rien, c'en est fait de la mode des hussards.

Vacances d'été

Gilles, Geneviève et leur nouvelle amie Carole vont passer ensemble leurs vacances d'été sur la Côte d'Azur, emportant dans leurs bagages autant de bouteilles que peut en contenir une succursale en grève de la SAQ. Gilles et Geneviève sont mari et femme, comme Debord et Bernstein dans une autre vie. Gilles a le béguin pour Carole, Geneviève ne s'en formalise pas, bien au contraire. Malgré son ennui, elle encourage à sa manière les deux tourtereaux, butinant de son côté, en toute liberté.

Un jeune amant apparaît puis s'efface devant une charmante compagne que Geneviève se décidera peut-être à conquérir pendant que Gilles explore les limites de la jeunesse innocente de Carole (qui, tout de même, sait boire «correctement»). Ça s'étire comme ça l'espace des vacances d'été, et le spleen se transporte de Paris à Saint-Paul-sur-Mer. Tout cela est écrit au passé simple, comme il se doit: l'époque est peu dynamique.

Au delà de cette représentation, derrière les masques et les conventions romanesques, quelques questions cruciales sont abordées: «Que faites-vous dans la vie?», demande Carole à Gilles, oisif des oisifs. «De la réification», répond-il simplement. «Qu'avez-vous en commun?», demande-t-on encore à Gilles au sujet de sa relation avec Carole, sa jeune maîtresse: «Nous avons les mêmes défauts», dit-il. «Toi et moi aurions plutôt des qualités en commun», ajoute-t-il à l'intention de sa femme, Geneviève. «C'est le plus important.»

On les croirait blasés, à tort: ces gens-là sont discrets, une oeuvre en soi.

On m'a demandé, un jour, alors qu'elle venait de passer tout près de moi, pourquoi j'admirais autant Michèle Bernstein, qui n'a pourtant jamais eu l'honneur de figurer au panthéon des grandes femmes du XXe siècle ou au sommaire de ce genre d'ouvrage de table basse. «Elle est aussi grande que sa discrétion qui a traversé le temps», ai-je dit simplement.

Son premier roman, Tous les chevaux du roi, nous revient après une bien longue parenthèse. Une occasion comme une autre de la lire enfin, cette grande dame de son siècle. Et de la saluer en passant.

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