Aider l’édition québécoise à rester sur sa lancée

« Ça prendrait un crédit qui permettrait aux imprimeries québécoises d’être concurrentielles par rapport aux imprimeries étrangères », estime l’ANEL.
Photo: iStock « Ça prendrait un crédit qui permettrait aux imprimeries québécoises d’être concurrentielles par rapport aux imprimeries étrangères », estime l’ANEL.

L’édition québécoise a eu le vent dans les voiles pendant la pandémie, propulsée par un engouement des lecteurs pour les livres québécois. Mais les ventes se stabilisent ou baissent légèrement depuis les derniers mois. Des éditeurs demandent maintenant une majoration et une simplification des crédits d’impôt. Une manière, selon eux, d’aider financièrement l’édition à rester sur sa lancée.

« On estime qu’il y a une différence importante en édition par rapport à ce qui est offert dans d’autres secteurs culturels en crédits d’impôt », résume Arnaud Foulon, de Groupe HMH, président sortant de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL).

On peut le voir dans le rapport annuel 2021-2022 de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), qui gère les crédits d’impôt culturels pour le ministère des Finances. Sur un budget total de 576 145 567 $, le milieu du livre et de l’édition a touché 7 617 925 $. C’est 1,3 % du montant total des crédits d’impôt des industries culturelles.

La part du lion des crédits d’impôt va à la production de films et à l’audiovisuel, suivis des spectacles. La production d’événements et les enregistrements sonores sont en queue de train.

« Le crédit d’impôt permettait jusqu’à récemment au livre québécois d’être vendu, sur son propre marché, moins cher que les livres édités en France et distribués ici », écrit l’ANEL dans le mémoire Pour une bonification et une simplification du crédit d’impôt pour l’édition de livres au Québec, qui a été présenté récemment au ministère des Finances dans le cadre des consultations prébudgétaires.

Mais « bon nombre d’entreprises éditoriales d’ici ont été contraintes de hausser le prix de vente de leurs livres afin de viser une certaine rentabilité ». Les causes ? La pénurie de papier, la concurrence pour les temps de presse chez les imprimeurs québécois et les perturbations de la chaîne d’approvisionnement, entre autres.

« La différence de prix par rapport aux oeuvres importées s’amoindrit, et le livre d’ici est en train de perdre son avantage concurrentiel pour le consommateur. » L’ANEL demande donc une bonification des crédits d’impôt pour l’édition, mais aussi une simplification et la suppression de certaines incongruités.

Bureaucratie, quand tu nous tiens

L’ANEL demande d’abord moins de paperasse. Le système actuel pèse lourd, et pas seulement sur les épaules des éditeurs. « La gestion du crédit d’impôt pour l’édition de livres s’élèverait pour la SODEC à environ 1 million de dollars… alors qu’en 2020-2021, quelque 7 millions ont été remis aux éditeurs en crédit d’impôt. Une donnée qui encourage à revoir le modus operandi », écrit l’ANEL.

Le problème, explique Arnaud Foulon, c’est que les crédits sont calculés au projet, et que chaque livre est un projet. « Un producteur de films, par exemple, va faire un ou deux films par année, peut-être trois », explique M. Foulon. « Une maison d’édition comme la mienne va faire 140 livres. Tous ne sont pas admissibles, mais il reste qu’on va avoir une centaine de demandes à faire. Ça exige un temps fou. Les demandes sont très longues à remplir, c’est très difficile à faire à l’interne. »

Selon les informations récoltées par Le Devoir, chez un éditeur de taille moyenne, bien rodé à l’exercice, une personne passe environ une semaine de l’année exclusivement à remplir les demandes de crédits d’impôt, avec des suivis ponctuels dans les mois suivants. Un tribut important en temps.

L’ANEL souhaite aussi une hausse des frais admissibles sur l’impression (main-d’oeuvre et frais) et une hausse aux frais préparatoires qui incluent l’édition (main-d’oeuvre et frais) afin que ces crédits soient comparables à ceux du secteur du spectacle et de l’enregistrement sonore (65 % des frais de main-d’oeuvre, comparativement à 35 % pour l’édition).

Bon nombre d’entreprises éditoriales d’ici ont été contraintes de hausser le prix de vente de leurs livres

 

Si l’aide à l’impression était augmentée, estime l’ANEL, l’impression de livres faits au Québec en bénéficierait. « Pour les livres illustrés, la différence de coûts entre ici et l’étranger est souvent de 105 % », analyse Arnaud Foulon. L’autre problème, c’est qu’actuellement les imprimeurs sont tellement occupés que, même si on voulait tout imprimer au Québec, ce ne serait pas possible.

« Mais avec un crédit d’impôt dynamique, on peut imaginer un imprimeur qui oserait investir des millions de dollars dans de nouvelles presses. C’est un cercle vertueux. Si on stimule la demande interne, on peut stimuler les investissements. Ça prendrait un crédit qui permettrait aux imprimeries québécoises d’être concurrentielles par rapport aux imprimeries étrangères. »

L’ANEL aimerait aussi que les réimpressions soient admissibles, tout comme les cahiers scolaires et les traductions en coédition. « Présentement, pour qu’un livre québécois soit admissible en réimpression, il faut la faire dans les trois premières années de vie du livre », explique Arnaud Foulon. Or, la longévité des livres est plus imprévisible. Il suffit d’un projet de film, par exemple, qui prend souvent plus que trois ans pour se réaliser, pour relancer un titre.

« On veut, pour la culture, que les éditeurs maintiennent des livres de fonds dans leurs catalogues, en facilitant la réimpression sans limite de temps », précise M. Foulon. Pour les coéditions et les traductions, là aussi, les règles ne semblent pas tout à fait adaptées aux usages de l’édition.

Toute petite, la planète livre

« Alors que les coproductions sont encouragées dans le secteur de l’audiovisuel, si un éditeur québécois n’assume pas 100 % des dépenses de son projet, celui-ci n’est pas admissible aux crédits d’impôt. Nous, par exemple, on a déjà fait des livres avec les éditions Moulinsart pour Tintin et le Québec. Hergé au coeur de la Révolution tranquille. Il faudrait que le travail fait au Québec sur ces livres-là puisse aussi être admissible. »

La SODEC n’a pas voulu commenter les demandes de l’ANEL. Le cabinet du ministre des Finances a indiqué qu’il allait prendre le temps d’analyser le mémoire de l’ANEL. « Nous sommes toujours à l’affût des meilleures idées pour faire avancer le Québec et améliorer la vie des Québécois », a rajouté l’attachée de presse Claudia Loupret.

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