La poésie d’ici en cinq recueils

La poésie québécoise en cinq recueils : une sélection d’Hugues Corriveau
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La poésie québécoise en cinq recueils : une sélection d’Hugues Corriveau

Vers l’embellie

Fernand Ouellette, La Grenouillère

Les éditions de La Grenouillère, dans leur collection de prestige « Classiques du XXIe siècle », feront paraître Vers l’embellie, du grand Fernand Ouellette (21 février). Chaque parution de ce poète en est une de hauteur face à la vie, une ode à « l’épouse en-allée », comme le disait naguère Alfred DesRochers. De ces textes inédits, retenons que « Le coeur se compresse / Dans un creux d’être et de nuit. Est-ce cela, maintenant, / La voie du vivre ? » Or, il sait bien que « Tout fait perdre à l’oeil sa lumière / Attentive à la révélation du nouveau jour. » Attentifs et impatients, nous attendons ce grand recueil. La spiritualité que nous lui connaissons s’épanouit dans ce nouveau livre, dont il laisse croire que ce serait son dernier. On n’y croit pas, on ne le veut pas, même s’il demande à l’être aimé : « Laisse ta musique même inaudible / S’accorder à mon souffle. » Nous surveillerons également, aux mêmes éditions (La Grenouillère, 7 février), La châtaigneraie, de Daniel Guénette, hommage amical à Gérald Tougas dans une poésie à caractère biographique.


Trou noir

Roxane Desjardins, Les Herbes rouges

Livre de questionnements existentiels face à l’écriture, Trou noir (Les Herbes rouges, 21 février) ouvre le gouffre où peut sans prévenir s’éteindre la parole qu’on souhaite pourtant retenir. « Ce livre commence au pied du mur. Je n’ai plus rien à dire, je n’ai plus de souffle. Mais on me questionne, on me harcèle : “Qu’as-tu ? de quoi souffres-tu ? quel mal t’ai-je donc fait ?” », écrit Roxane Desjardins. Or, justement, devant la dépression, l’abîme : « Me saisissant de quelques mots trop gros, j’entreprends de construire des escaliers. Des poèmes qui descendent l’escalier. » Cette poésie de tous les dangers, inquiète, apeurée, s’étale en longs vers libres couvrant chaque fois une page pleine, pour remplir le territoire, pour accentuer la peur : « Ils ont dit que le ciel / se couvrirait d’aiguilles, / que notre peau / deviendrait étanche, / ils ont promis des musiques / et des canicules épouvantables. / Nous restons enlacées, / mal mangées. » Ce trou noir galactique ne serait plus avaleur de réel, mais producteur de sens. Il faudra s’y confronter.


Noir de suie, Poèmes d’atelier

Monique Deland, Le Noroît

S’interroger sur sa création, voilà bien l’entreprise de mise en lumière que Noir de suie, Poèmes d’atelier (Le Noroît, 7 février) poursuit, malgré la poussière accumulée après les crémations, laissant la pensée exsangue. Il lui faudra alors entrer dans « une caverne aux odeurs de fin du monde. » À partir de ce vide qui rend fragile sa résistance, lui reste l’irrémissible et « étonnant désir de donner forme. » Ces poèmes d’atelier vont « réactiver les fantômes du père, de la soeur jumelle, de la soeur cadette, ainsi que celui de la poète elle-même. » Nous reste à donner suite à l’invitation de suivre Monique Deland, qui nous propose également de ses oeuvres visuelles, à travers cette démarche de résistance : « S’accrocher où on peut. […] // S’asseoir là au milieu du destin. Promener les yeux […] Respirer creux, comme dans un oeuf. Se dire voilà le monde s’arrête ici. // Du calme, le corps. On est dans un poème. Safe space. » Notons qu’au préalable, Des formes utiles nous seront proposées par Martine Audet (Le Noroît, 24 janvier).


Personne seulement

Laure Morali, Mémoire d’encrier

« Écrire en écoutant Léonard Cohen », y a-t-il plus subtile manière de rester branché à Montréal, à ce qui perdure en soi d’émotion rémanente ? Personne seulement (Mémoire d’encrier, paru le 16 janvier) impose d’emblée une ambiguïté entre présence de l’être et son absence. Il faudra à Laure Morali ajouter des mots « au vide lumineux » du réel pour accéder à ce voyage vers l’enfance revenue troublante dans sa réalité. On nous dit que « s’ouvre alors un dialogue inédit avec l’ange de Montréal, autour des ascensions et des chutes qui rythment nos naissances et nos renaissances. » Entendre la revenue des bercements, faire apparaître corps et sacré, des réminiscences de Joséphine Bacon ou de Rita Mestokosho, aller dans le sens des courants : « la nuit des rivières / liquides seront les voix / qui ne touchent personne / il pleuvra / jusqu’à l’incendie / le feu n’aura pas de couleur. » Nous pourrons aussi en apprendre à propos De l’amour des étranges chevaux (Mémoire d’encrier, 30 janvier), de Nathalie Handal, l’une des grandes voix de la poésie contemporaine palestinienne.


genèse, berceau, dessin de la lune

Jean-Philippe Bergeron, Poètes de Brousse

Jean-Philippe Bergeron a obtenu le prix Alain-Grandbois 2004 pour Visages de l’affolement (Lanctôt, 2003 ; Poètes de brousse, 2016), et le Grand Prix Québecor du Festival international de la poésie de Trois-Rivières 2020, co-lauréat avec Martine Audet, pour états et abîmes (Poètes de Brousse, 2019). Son septième recueil, genèse, berceau, dessin de la lune (Poètes de brousse, 29 mars), aborde la naissance d’un enfant et son incidence dans la vie du géniteur, ce qu’on appelle ici « la bifurcation existentielle ». Poussant encore plus loin l’appréhension troublée du phénomène, genèse, berceau, dessin de la lune proposerait une « phénoménologie de l’apparition ». Afin de comprendre les bouleversements engendrés par l’apparition de l’enfant, le poète tente une approche immersive de l’être nouveau : « j’élabore / à la jointure / des battements / rapides de ton coeur / et de mon pouls / une explication / de la semblance / et de la dissemblance / comme ligature / fantomale. » Nous regarderons de près un premier recueil prometteur, Quand le ciel rougira (Poètes de brousse, 15 mars), de Camille Lapierre-Saint-Michel, articulé autour du deuil de la mère.

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