Vivre au milieu du tumulte

L'idée de départ, explique l'auteur, de passage à Montréal, en entrevue, «c'était d'intégrer beaucoup de gens, comme si cela se passait au niveau de la pensée. Il y a beaucoup de secousses, beaucoup de vibrations, comme dans la pensée des gens qui vivent aujourd'hui, comme nous. Nous sommes assaillis d'images, de pensées diverses, qui nous choquent, qui nous bouleversent, qui nous réjouissent aussi. Et l'idée, c'était d'intégrer le plus possible de ce rythme-là, de choses, de gens, une sorte de collectivité qui serait celle qu'on rencontre partout, les riches et les pauvres, les intellectuels et ceux qui ne sont pas intellectuels, les gens qui ont la parole et ceux qui ne l'ont pas.» Tout en admettant que son oeuvre n'est pas d'accès facile, notamment par la forme, elle ajoute avec assurance: «Si on y entre, on s'y retrouve.»

Ses personnages, on partage leur intimité le temps de quelques phrases, de quelques pages, on s'immisce dans leur réflexion, dans leur dialogue, pour les quitter, sans autre forme d'adieu, avant de les retrouver plus loin dans le roman, toujours au plus intime. Ce qui les traverse tous, c'est une sorte de conscience partagée et fluide, qui court, qui rassemble ces personnages du fait de leur seule présence, et qui font d'eux, comme le dit si bien l'auteur, «une petite humanité».

Ces gens-là, cette foison de personnages qui tissent cette trilogie, cela fait longtemps qu'ils hantent l'écrivaine. «J'ai commencé à les voir dans les années 60, quand je commençais à vivre aux États-Unis, dans le milieu des étudiants. Tout allait être bouleversé pour le meilleur avec le mouvement pour les droits humains. Tout allait être bouleversé de façon positive. Tous ces personnages couvaient en moi, pour s'exprimer, pour être exprimés.»

Jeune boursière à l'époque, Marie-Claire Blais étudiait à Cambridge et était fascinée par le mouvement d'opposition à la guerre du Vietnam, par le mouvement d'émancipation des Noirs américains. Lorsqu'on l'interroge sur l'inquiétude qui traverse ses romans, elle répond, étrangement, que le monde n'est pas plus destructeur aujourd'hui qu'il l'était hier. Elle dit d'ailleurs être plus indignée que désespérée à son sujet. Pour elle, l'écriture est une façon d'agir, de dire ses préoccupations et ses convictions. Le titre de ce dernier roman est d'ailleurs évocateur: Augustino et le choeur de la destruction. En entrevue, l'auteur précise: Augustino, l'écrivain, est porteur d'espoir, tandis que le choeur, la foule, tout autour de lui, gronde.

L'auteur, quant à elle, se cache derrière plusieurs personnages. Est-elle Mère, cette femme qui s'assagit et se bonifie avec l'âge? Est-elle Lazaro, cet homme né de père musulman en qui la colère fait rage? Est-elle Caroline, cette photographe de milieu aisé en pleine possession du langage, ou Charley, la gouvernante de Caroline, «qui a moins de mots mais plus d'images»? Est-elle Carlos, qui ne souhaite que sortir de prison? Tous ces êtres, Marie-Claire Blais les approche avec doigté, sur la pointe des pieds, pour nous en rendre toute l'intensité. On est surpris de la capacité de cette femme de se frotter à diverses réalités, de partager autant la détresse d'un réfugié que celle d'un nouveau père.

«J'écoute beaucoup, confie-t-elle. Peut-être que les gens ne s'en rendent pas toujours compte.» Tous ne sont pourtant pas aussi sensibles à l'autre, même à l'intérieur de ses romans. Elle relève par exemple l'insensibilité du vieux critique Adrien, l'un de ses personnages, à l'égard des jeunes auteurs. Marie-Claire Blais, quant à elle, est très près de la relève en littérature, dont elle reçoit des manuscrits bons et mauvais.

«C'est très important de voir comment les auteurs de la relève pensent, comment ils réfléchissent. Ils ne sont pas très différents de nous», dit-elle. Les artistes d'ailleurs, en général, tiennent une place importante dans sa vie. Et ses romans recèlent des écrivains, des peintres, des danseurs, invitant le lecteur à porter une attention toute particulière à leurs créations.

Elle écrit beaucoup aussi, tous les jours. Elle aura mis 12 ou 13 ans à terminer cette trilogie. Elle vient également de terminer une pièce de théâtre, qui doit prendre l'affiche au théâtre L'Eskabel, de Trois-Rivières. La pièce porte sur les couples qui tentent de se construire, alors que tout autour d'eux est destruction. Il est aussi possible que le premier roman de Marie-Claire Blais, La Belle Bête, publié en 1959, soit porté à l'écran. Une expérience qui lui plairait beaucoup, elle qui a déjà vu mis en films ses oeuvres Un sourd dans la ville et Une saison dans la vie d'Emmanuel.

Marie-Claire Blais a publié ses premiers romans très jeune, le premier à 20 ans, avec un succès immédiat. Elle se souvient qu'à cette époque elle était plus sauvage qu'aujourd'hui. Mais elle s'amuse de voir son oeuvre relue à travers les yeux d'un autre et à une autre époque. Et constate que ce qui était très choquant autrefois ne l'est plus aujourd'hui. Elle habite maintenant à Key West et était de passage à Montréal après un séjour à Prague. C'est dans ses îles qu'elle retournera une fois la ronde d'entrevues terminée. Frêle et attachante silhouette toute habillée de noir, à la fois fragile et forte, avançant au milieu du tumulte de la vie.

Augustino et le choeur de la destruction

Maire-Claire Blais

Boréal

Montréal, 2005, 305 pages

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