Fiction québécoise: dix titres d’ici pour traverser l’hiver

Valérian Mazataud Le Devoir

Neuf ans après Le feu de mon père (2014), récit autobiographique où il abordait le passé criminel de son paternel, Michael Delisle revient avec un bref roman où il poursuit sa réflexion sur la paternité. Raconté du point de vue du fils cadet, enseignant de littérature, Cabale (Boréal, en librairie) relate les retrouvailles entre un escroc et ses fils. « J’ai pensé que, s’il me reconnaissait, je croiserais les bras de façon ostensible. Pour signifier mon refus. Et s’il voulait me toucher, j’étendrais mon bras pour bloquer son élan. »

Dans Jumeau, jumelle (La peuplade, 4 avril), Marisol Drouin (Lola et les filles à vendre, 2020) explore une relation gémellaire dans un récit fragmenté épousant la pensée éclatée de la soeur. « J’ai été prise d’une grande frayeur. Mon frère ne savait rien de ce qui se tramait dans mon silence. Il ne savait pas que j’étais occupée à le piéger avec moi dans un livre. Il ne savait rien du livre. »

Deuxième roman de Christine Gosselin (Larves de vie, 2021), Regarder les coulisses se répandre (Hamac, 7 mars) brosse le portrait d’un couple de comédiens dont le membre bourreau dit poser des actes violents au nom de l’art. « Tu me fournis le scénario à mémoriser et me donnes les directives nécessaires pour plaire. Je pourrais décrocher des rôles sur n’importe quelle scène, mais je m’entête à jouer dans ta vie, loin des projecteurs. Je porte un masque pour incarner le rôle de la blonde comblée. »

Côté genre

Fasciné par l’Amérique, Daniel Grenier (Les constellées, Marchand de feuilles, 2020) propose un roman d’aventures, Héroïnes et tombeaux (Héliotrope, 22 mars), où il suit une journaliste s’intéressant au sort d’un écrivain qui aurait été fusillé au Mexique en 1915 et d’une jeune femme qu’elle a abandonnée dans une forêt du nord. « Il disait : payez-moi, offrez-moi un montant, proposez-moi un prix et je vais l’ouvrir, ce tiroir. Et qu’est-ce qu’elle y trouverait ? Pouvait-il lui en dire un peu plus ? Oui : en gros, ça parlait de cannibalisme… »

Figure de proue de la science-fiction, Élisabeth Vonarburg s’apprête à lancer un colossal recueil de nouvelles, La femme aux semelles de temps (Alire, 6 avril). « Pourquoi la science-fiction ? Parce que je peux y faire tout le reste : de la psychologie et de l’action, de la philosophie et du mystère, de l’horreur et de la politique, des sciences… Et comme femme, ça m’est absolument indispensable d’écrire, de lire et de penser SF. »

Nouvelles pousses

Née en Martinique, la Montréalaise Mélodie Joseph signe le premier roman d’afrofantasy québécois, La semeuse de vents T.1. La respiration du ciel (VLB éditeur, « Imaginaire », 13 février). Campé dans un monde en ruine, le roman met en scène un homme qui ramène chez lui une fillette possédant un don particulier. « Neige cligna des paupières et toute tension se volatilisa. Il ne resta plus que le spectacle pathétique d’une gamine mal nourrie et perdue. Sans même s’en rendre compte, il rengaina son poignard. »

Premier roman de Maude Vézina, docteure en santé des populations, Yu Kam (Québec Amérique, 24 janvier) nous transporte au Laos, où un journaliste québécois faisant des recherches sur la dépression postpartum rencontre une employée d’une banque qui lui présente deux nouvelles mamans pratiquant le rituel du Yu Kam. « Une odeur de feuilles de laurier et de racines emplit la pièce. Le feu de charbon placé sous son lit est suffocant. Sa peau chauffe et lui semble gonfler avec la chaleur, ses cheveux sont mouillés. Elle a toujours vu les femmes de sa famille pratiquer ce rituel. Le lit de feu. »

« Huit ans à Dawson, et je n’aurais pas pu m’imaginer ailleurs. Huit ans à me dire que j’avais gagné contre la vie, contre la mort et le suicide, puisque j’étais déjà au paradis. Et un jour, le village n’a plus voulu de moi. Il m’a attrapée, broyée, et il m’a recrachée. J’étais presque morte, et tellement facile à tuer. Mais personne ne m’a tuée. Même moi, j’ai échoué », écrit la narratrice de La version qui n’intéresse personne (Le Quartanier, 25 avril), récit d’une injustice où le rire est une arme de subversion massive.Misant beaucoup sur ce premier roman d’Emmanuelle Pierrot, qui a vécu à Dawson City, au Yukon, Le Quartanier fera un tirage identique au premier de Mille secrets mille dangers(2021), d’Alain Farah. À suivre…

Nos plumes

« Selon toute vraisemblance, ce recueil ne vous apprendra rien. Ce n’est pas son ambition. Mais j’ai l’envie qu’il contribue à lubrifier notre parole », annonce Yannick Marcoux (L’horizon des phares, Hamac, 2021) dans le prélude du recueil Il fera chaud cette nuit (XYZ, 25 janvier). Puisant dans ses « histoires de désir et d’intimité », notre spécialiste de la poésie et de la littérature jeunesse célèbre le désir, la sensualité, la tendresse et l’amour.

Deux ans après La désidérata, notre chroniqueuse Marie Hélène Poitras nous offre Galumpf (Alto, 11 avril), recueil de nouvelles où elle explore les tréfonds de l’âme et les relations entre l’humain et l’animal. « La ville est minée par tout ce que j’ai perdu, abandonné et laissé en elle : une seringue près du métro Beaudry, mes nombreux porte-monnaie égarés un peu partout dans les bars de la ville, ce que j’ai inscrit dans le béton frais sur un trottoir du Plateau-Mont-Royal et gravé sur les troncs d’arbres du parc La Fontaine […] »



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