L’hiver et le printemps en traductions

Valérian Mazataud Le Devoir

Paru début novembre en France, mais tout juste arrivé ici, Le royaume désuni, 14e roman de l’Anglais Jonathan Coe (Gallimard, en librairie), s’annonce comme une fresque familiale aussi vaste que télescopée. L’auteur de Bienvenue au club et de Testament à l’anglaise y embrasse 75 ans d’histoire du Royaume-Uni en sept moments majeurs. De la fin de la guerre en mai 1945 jusqu’au début du confinement, en passant par le couronnement d’Élisabeth II et les funérailles de Diana, Coe brosse dans cet ambitieux roman le portrait d’une famille exemplaire et de leur petite communauté de Bournville.

Seize ans après La route, Pulitzer de la fiction 2007 et Prix des libraires du Québec 2009, l’Américain Cormac McCarthy, 90 ans, fera paraître coup sur coup deux romans formant une seule et même histoire. Des rues de La Nouvelle-Orléans aux plages d’Ibiza, Le passager (L’Olivier, mai) nous entraîne à la suite de Bobby Western, mathématicien et physicien en rupture de ban, hanté par la mort de sa soeur Alicia, disparue mystérieusement 10 ans plus tôt. Un roman noir et mélancolique, mais aussi une « parabole sur le déracinement de l’homme moderne ». Situé 10 ans avant Le passager, Stella Maris (L’Olivier, juin) est une sorte d’antépisode qui devrait lever le voile sur la mystérieuse Alicia Western.

« Qui sur autrui médit et ment / Ne sait pas ce qu’à l’oeil lui pend ». Que sait-on de la poète Marie de France, sinon qu’elle a été à la fin du XIIe siècle la première femme de lettres d’expression française ? Avec Matrix (L’Olivier, mars), le roman biographique qu’elle lui consacre, Lauren Groff (Les furies) entend mettre en lumière une femme moderne et frondeuse. Pour l’Américaine, bien avant que n’apparaisse le mot « féminisme », Marie de France incarne « l’héroïne romanesque absolue, le symbole des luttes d’émancipation ».

Avec Le roi et l’horloger (Métailié, avril), Arnaldur Indriðason, le roi du polar islandais, se met au roman historique, imaginant une rencontre entre le roi du Danemark Christian VII, ami des philosophes des Lumières, mais considéré comme fou, et le seul horloger capable de réparer une horloge astronomique conçue à la Renaissance.

Olga Tokarczuk explorera pour sa part le brouillage des frontières entre fiction et réalité dans Jeu sur tambours et tambourins (Noir sur blanc, mars), un recueil de nouvelles paru à l’origine en 2001. Ici, un écrivain surprend un matin, assis à sa table, un double de lui-même qui corrige tranquillement son dernier manuscrit. Là, c’est une lectrice de romans policiers qui trouve le moyen d’intervenir dans l’intrigue du mauvais polar qu’elle a commencé. La romancière polonaise nobélisée y explore un quotidien « truffé de portes secrètes, de miroirs traversés et autres distorsions de l’espace et du temps ».

Dans Oiseaux de passage (Actes Sud, en librairie), l’écrivain espagnol Fernando Aramburu fait un pas de côté après le succès en 2018 de Patria, où il fouillait avec force et doigté les enjeux aussi intimes que politiques de la question nationaliste basque. Cette fois, un professeur de philosophie madrilène consigne pendant un an chaque jour et sans filtre ses pensées. Une année au bout de laquelle il entend mettre fin à ses jours… Un gros roman plus joyeux qu’il n’y paraît.

Le succès de l’inclassable Notre part de nuit (Prix des libraires du Québec 2022) a suscité de l’intérêt pour l’oeuvre de Mariana Enríquez. Premier recueil de nouvelles de l’autrice argentine, Les dangers de fumer au lit (Alto, 25 avril) nous offrira 12 histoires qui, dit-on, « explorent les voies les plus souterraines de la sexualité, du fanatisme et des obsessions ».

En 1986, après avoir quitté deux ans plus tôt le Liban et les horreurs de la guerre civile, Muna Heddad s’installe à Montréal avec son fils de huit ans, espérant pouvoir y enseigner le français. Elle aboutira plutôt dans un centre d’appels, proposant des boîtes repas diététiques avec un certain succès. Il sera question d’exil et de résilience dans Hotline (La Peuplade, 14 février), le quatrième roman de l’écrivain anglo-montréalais Dimitri Nasrallah, lui-même né au Liban en 1977. Un « hommage à la persévérance des mères migrantes », affirme l’éditeur.

Suite de Nickel Boys, pour lequel Colson Whitehead a obtenu en 2020 son deuxième prix Pulitzer de la fiction, Harlem Shuffle (Albin Michel, en librairie) nous plonge dans l’univers d’un honnête vendeur de meubles et d’électroménagers qui est entraîné dans la criminalité par son cousin. Une fresque du Harlem des années 1960 qui s’annonce comme le premier volet d’une trilogie.

Enfin, le printemps 2023 marquera aussi le retour au roman de Bret Easton Ellis, 13 ans après Suite(s) impériale(s). Avec Les éclats (Robert Laffont, avril), l’auteur d’American Psycho revient de manière autofictive sur certains événements qui ont marqué son petit groupe d’amis pendant leur dernière année du secondaire à Los Angeles. Au menu, façon Moins que zéro : meurtre et musique, Valium, sexe, cocaïne et nostalgie des années 1980…

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